Derrière les barbelés

Point de passage névralgique pour des dizaines de milliers d'Africains qui espèrent parvenir à entrer dans cette forteresse qu'est l'Europe, le détroit de Gibraltar attire épisodiquement l'attention des médias en éclairant l'inhumaine réalité de l'immigration illégale. Un nouvel épisode s'est donc produit cette semaine quand des centaines de clandestins ont tenté en masse de passer par-dessus la double clôture barbelée qui encercle les petites enclaves sous possession espagnole de Ceuta et Mililla, situées au nord du Maroc, afin d'y réclamer le statut de réfugiés. La ruée a fait cinq morts.

À Ceuta seulement, on estime à environ 10 000 le nombre d'illégaux sans argent, sans papiers et sans travail qui parviennent à se faufiler chaque année. Plus de 90 % d'entre eux sont déportés, bien entendu, les spécialistes du droit international préférant détourner le regard plutôt que d'accepter de reconnaître que certains «réfugiés économiques» mériteraient peut-être qu'on les considère comme des réfugiés à part entière.

La majorité des immigrants font la traversée du Sahara en provenance de l'Afrique subsaharienne — du Sénégal, de la Gambie, du Mali, du Ghana, du Nigeria (puissance pétrolière) et d'aussi loin que de la République démocratique du Congo. Ils s'installent dans des conditions d'une indicible indigence dans les collines environnantes ou vivotent à Tanger en attendant leur chance, qui vient rarement.

Converge sur Ceuta et Mililla toute l'Afrique migrante, vu la proximité de l'Espagne et du Maroc. Mais ce qui s'y passe n'est en vérité que la pointe de l'iceberg d'une pression qui s'exerce tous azimuts sur l'Union européenne, où l'on n'entre plus guère légalement que par les canaux de la réunification des familles et des permis de travail temporaires. Dans ce contexte, il revient pour l'essentiel au système de détermination du statut de réfugié la responsabilité de gérer une vague migratoire qui se mesure en centaines de milliers de nouveaux illégaux et à hauteur de 400 000 demandes d'asile politique par année.

Dans l'immédiat, le gouvernement espagnol a affecté 380 militaires de plus à la patrouille des frontières des deux enclaves et annoncé que la hauteur des clôtures serait doublée à six mètres. Réaction tragiquement comique au regard de l'énergie du désespoir avec laquelle ces migrants tentent de forcer la porte. Les choses ne se passent pas différemment à la frontière des États-Unis et du Mexique.

À l'échelle européenne, la stratégie consiste à refouler le problème à la périphérie de l'UE. Des ententes se dessinent avec des pays comme le Maroc, la Lybie, la Turquie et l'Ukraine afin qu'ils agissent comme zones tampons au flot incessant de réfugiés.

Tout cela n'est qu'un sparadrap sur un immense problème que les gouvernements refusent en fait d'attaquer à la racine. Et cette racine est économique, justement. Un peu moins de protectionnisme commercial et agricole rendrait sans doute Ceuta et Mililla moins attrayants.