Sérieux recul

Ceux qui croyaient que Québec avait enfin mis un terme aux craintes des citoyens aux prises avec la prolifération de fermes porcines dans les campagnes se sont trompés. Avant même la fin du moratoire sur la construction de nouvelles porcheries, les protestions ont repris. Et ce ne sont certainement pas les modifications au Règlement sur les exploitations agricoles qui doivent être adoptées d'ici quelques jours qui viendront rassurer les uns et les autres!

En 2000, la Commission sur la gestion de l'eau au Québec remettait un rapport dont plusieurs des recommandations ont servi à l'adoption de la Politique de l'eau par le gouvernement du Québec. Dans ce rapport, les commissaires recommandaient de revoir les politiques agricoles afin de «passer d'une logique d'assainissement [accent mis sur les bonnes pratiques à la ferme] à une logique de protection, de restauration et de mise en valeur de l'eau, des écosystèmes et de leurs usages en milieu rural [accent sur la ressource et l'usage à protéger].»

Quelque temps plus tard, à la suite de multiples manifestations populaires contre la construction de porcheries, Québec demandait au BAPE d'étudier la question du développement durable de l'industrie porcine. Là encore, les commissaires ont recommandé l'adoption de mesures destinées à protéger l'environnement en priorité, chaque fois qu'un nouveau projet de porcherie serait mis de l'avant.

De ces diverses interventions, les autorités provinciales ont tiré des leçons qui ont conduit à l'adoption de règlements mieux adaptés à ce nouvel objectif de mise en valeur de la ressource eau menacée par les pratiques humaines, dont l'agriculture. Or, voilà que la dernière mouture du règlement sur les exploitations agricoles vient remettre en question certaines des mesures essentielles incluses dans le projet initial.

Parmi les changements dénoncés par plusieurs, dont l'important Regroupement national des conseils régionaux de l'environnement, il y a la possibilité pour les agriculteurs d'épandre des fertilisants contenant des carcasses animales, et ce, même dans les champs dont la production est destinée aux humains. Une aberration!

Puis, il y a la fin de l'interdiction d'épandre des engrais après le 1er octobre, date après laquelle le gel accroît les risques de déversement d'engrais dans les cours d'eau.

Autre changement envisagé, on permettrait aux producteurs de poulets et de bovins de continuer d'accumuler des tas de fumiers dans leurs champs pour autant qu'aucun écoulement en direction des eaux de surface ne soit constaté. Comme si le liquide de ces tas de fumier ne prendrait jamais la direction des fossés et des eaux souterraines, même à la faveur d'une grosse pluie!

Mais le recul qui risque de représenter la plus grande menace à terme est celui qui limite les calculs de capacité de fertilisation des sols aux fermes individuelles, sans référence à la densité de la population animale sur l'ensemble du territoire.

L'an dernier, le Québec a produit 4,2 millions de porcs, une large partie concentrée dans quelques régions maudites désormais reconnaissables à l'odeur et à la couleur des rivières qui les traversent. Une telle production exige une superficie d'épandage des lisiers fantastique. Déjà, plusieurs nappes souterraines, rivières, lacs et même le fleuve sont victimes de sursaturation en phosphore et en azote provenant de l'épandage excessif de lisiers à l'intérieur d'un même bassin versant.

Or, l'autorisation qu'on s'apprête à donner aux producteurs existants d'accroître leur cheptel sans limite, pourvu qu'ils prouvent détenir un contrat d'épandage, entraînera inévitablement le regroupement d'entreprises existantes, le déboisement de terres et la sursaturation de territoires et de cours d'eau.

Si Québec ne change pas d'idée, il ne pourra s'en prendre qu'à lui-même en constatant la recrudescence des manifestations d'opposition partout où des pratiques agricoles d'un autre siècle menacent la qualité de l'environnement.

j-rsansfacon@ledevoir.com