La liberté de qui ?

La liberté d'expression a bon dos quand il s'agit de céder l'antenne aux crétins qui sévissent dans notre société. Les gens qui savent, qui sont capables de mettre les choses en perspectives, qui ont du vécu, de la bouteille, de la sagesse — ce qui n'a rien à voir avec l'âge — n'ont pas, eux, ce privilège qu'on leur tende si facilement le micro.

Puisque, de nos jours, la liberté d'expression se confond avec la logorrhée radiophonique ou télévisuelle, concluons donc que faute d'entendre tous ces gens qui auraient vraiment quelque chose à raconter, la liberté d'expression est grandement en danger.

Évidemment, ce n'est pas ainsi que les gestionnaires de la parole publique que sont les responsables de programmation de nos médias entendent les choses. Ils ont plutôt une mission sociale à remplir: secouer «notre belle culture de la rectitude politique», comme le résume bien Mario Clément, dans une lettre cosignée par Guy A. Lepage et envoyée à Mohamed Lotfi, collaborateur à la radio de Radio-Canada, et que celui-ci fait circuler sur Internet.

Dans cette optique — qui n'épargne plus que la radio de Radio-Canada — les crétins, les outranciers, les délirants qui profitent de leur auréole de «doc» ont donc tout le loisir d'exposer leur point de vue, sous les regards outrés (mais cela fait partie du show) d'autres invités, incapables de leur répondre autrement que par des petites phrases assassines qui ne lèvent pas le doute qui vient d'être semé, ou de journalistes dépassés, ou amusés!, par la rhétorique démagogique.

Que Pierre Mailloux (oublions son titre de «docteur») se promène avec des études dans son sac, grand bien lui fasse. Qu'il tienne à en débattre, il ne manquera pas de cercles scientifiques pour l'accueillir et pour décortiquer la méthodologie qui mène à toutes ces conclusions sur la supériorité des uns et des autres (on trouve même une étude qui démontre que, plus une femme a d'enfants, plus elle est intelligente... ). Qu'il veuille en faire la promotion, tout un circuit de conférences s'ouvre à lui. Qu'il souhaite répandre ses convictions à tout venant, on lui enverra un journaliste qui connaît ses dossiers.

Mais tout cela, évidemment, ne vaudra jamais le plaisir de remuer, grâce à des invités choisis pour ce faire et des questions plantées, les fanges (MM. Clément et Lepage disent plutôt les «souterrains») de notre société. En reprenant des préjugés, au risque de les conforter, en choquant les bien-pensants, en blessant les principaux intéressés (mais eux, qui s'en soucie...), on est assuré de faire jaser. À heure de grande écoute, cela a une importante valeur monétaire.

Que certains qualifient cela de débat public ou de liberté d'expression, c'est leur affaire. Mais il vaudrait mieux appeler les choses par leur nom: facilité et marchandisation des bas instincts.

jboileau@ledevoir.ca