Vraiment parfaite ?

Si le poste de gouverneur général ne se fondait que sur le respect des institutions et l'humanisme de son titulaire, Michaëlle Jean ne pourrait qu'être à la hauteur, comme elle l'a démontré hier. Mais puisque la fonction garde un aspect politique, des questions se posent. Et Paul Martin peut se frotter les mains.

Paul Martin n'aurait pu rêver mieux. Citant d'entrée de jeu la reine Élisabeth II, Michaëlle Jean aura su énoncer les valeurs humanistes qui siéent à sa nouvelle fonction, affirmer sa foi fédéraliste deux fois plutôt qu'une, conjuguer dans la même phrase terre de Baffin et Thetford Mines, faire les pauses requises, lancer les regards qui embrassent l'assistance, afficher élégance, gravité, émotion sans aucun faux pas. Et bousculer la tradition juste ce qu'il faut pour faire swinguer la galerie.

Face à une telle performance, les Québécois, qui l'adorent depuis longtemps, seront vite rejoints dans leur appréciation par le reste du Canada. Les rois du monde sont aujourd'hui médiatiques et Mme Jean était une grande dame de la télévision. On peut croire qu'elle sera aussi, tant sa personnalité s'y prête, une gouverneure générale parfaite.

Il reste néanmoins étonnant que, vu les sympathies passées du couple vice-royal et les fonctions journalistiques que Mme Jean a occupées, la réalité politique québécoise ait été si facilement réduite, dans son discours, au petit catéchisme libéral fédéral. Foin des deux solitudes, de l'étroitesse d'esprit (chacun aura compris que ce n'est pas à Pierre Pettigrew que Mme Jean faisait référence...), place à la parole citoyenne et solidaire de tous les Canadiens. Le nationalisme québécois branché sur le monde, à la sauce inclusive, venait ainsi d'être remis à sa — petite — place... Y en a-t-il encore pour croire que Mme Jean sera notre cheval de Troie souverainiste à Ottawa?

Le décalage aurait pu être encore plus grand si Luck Mervil avait cédé aux demandes pressantes de son amie et chanté à sa cérémonie d'installation. La demande, en soi, témoigne à nouveau de l'absence de jugement politique de Mme Jean, prête à faire prévaloir ses amitiés sur la portée des gestes posés, M. Mervil appartenant, sans le renier, au camp souverainiste.

Certes, il arrive aussi que des élus laissent l'amitié les gouverner et ce n'est jamais heureux. Un gouverneur général, lui, n'a d'autre utilité que d'incarner la pérennité de l'État, ce qui appelle à l'indulgence. Néanmoins, la toute petite marge de manoeuvre dont il dispose, celle d'intervenir en cas de crise gouvernementale majeure, requiert une assurance politique certaine, apte à départager les amitiés personnelles et les exigences de sa fonction. Sans ce jugement, comment croire que le chef de l'État ne se laissera pas manoeuvrer par le premier ministre qui a procédé avec tant d'affection à sa nomination?

Le questionnement n'est pas virtuel puisque l'année qui vient — où le gouvernement de Paul Martin sera encore sur la corde raide, sans que les élections à venir ne nous promettent de gouvernement majoritaire — mettra encore le rôle de gouverneur général au premier plan. Edward McWhinney, grand spécialiste de la Constitution canadienne et conseiller des premiers ministres depuis l'époque de John Diefenbaker, en conclut même que Mme Adrienne Clarkson, gouverneure générale expérimentée et solide, aurait dû rester un an de plus, le temps qu'Ottawa retrouve une stabilité parlementaire.

Évidemment, une réforme du mode de nomination du gouverneur général, qui serait choisi par un vote des deux tiers au Parlement, lèverait ce type de doutes. Mais à voir hier M. Martin si fier de l'excellente tenue de sa trouvaille, dont il peut tirer tout le mérite, ce n'est pas demain la veille que le poste de gouverneur aura droit à un peu de vernis démocratique.

jboileau@ledevoir.ca
2 commentaires
  • Claire Pigeon - Inscrite 28 septembre 2005 07 h 41

    À quoi sert le Gouverneur général?

    Au lieu de chercher toujours les moyens de critiquer Martin ou Pettigrew, pourquoi les journalistes du Devoir n'essayent-ils pas de s'élever au-dessus des querelles de cuisine et de nous faire réfléchir aux questions moins partisanes et plus fondamentales? Par exemple: À quoi sert le Gouverneur général? Et le Sénat? Ou encore: pourquoi ne pas souligner que Mme Jean a été choisie surtout pour ce qu'elle est (femme de couleur) plutôt que pour ce qu'elle peut faire (d'ailleurs, comme j'ai dit, que fait le Gouverneur général qui reçoit un gros salaire, un encore plus gros compte de dépenses, et une pension farfelue?). Et n'est-on en train de revenir à une société des statuts, d'être considéré en fonction de ce qu'on est, au lieu que de ce qu'on fait?

    Autre exemple. Les pilleurs de New Orleans sont encensés malgré leurs méfaits, car ils sont noirs et pauvres. Et s'ils pillent, disait Josée Boileau, c'est peut-être car ils voulaient prendre une bicyclette pour s'échapper de cet enfer, ne possédant pas de voiture. Et que dire alors de ces noirs qui non seulement ne cherchaient pas à s'enfuir, mais refusaient de quitter leur maison quand les policiers voulaient les faire partir?

  • Nicole Ouellette - Abonnée 28 septembre 2005 15 h 10

    Mme Jean et les 2 solitudes

    Dans la belle langue de bois dont elle se plait à utiliser les clichés, je vais déployer ici une des multiples facettes de mes possibilités pour affirmer qu'en effet la nouvelle gouverneure désignée a tout pour plaire à ceux qui l'ont nommés, y compris proclamer la fin du temps des 2 solitudes ou briser le spectre de toutes les solitudes, idées fort contradictoires si on y pense quelque peu.

    Très peu probable les voeux pieux de Mme Jean considérant que la première idée a aujourd'hui 60 ans et n'a pa eu d'autres effets visibles que de se perpétuer comme emblématique depuis ce temps. Mais ça paraît bien. Et Mme Jean se promènera fièrement partout comme la reine d'Angleterre à répéter des voeux pieux, dans des robes ou des chapeaux qui deviennent des hautes marques de l'intérêt que leur passage suscite.