Un sens à donner

Les audiences de la Commission de la culture qui se sont tenues la semaine dernière à Montréal l'auront bien fait voir: l'appréhension du patrimoine religieux se décline en plusieurs facettes. Pourtant, même en additionnant les aspects sacrés, artistiques, historiques, sociaux, architecturaux, urbanistiques, environnementaux, on n'arrive pas à rendre compte de l'enjeu fondamental auquel nous faisons face. Ce patrimoine forme la trame du Québec. Est-on prêt à l'accepter à ce titre, avec les responsabilités qui en découlent?

Toute l'histoire du Québec est incompréhensible si on en évacue la foi. En son nom, on a défriché, fondé des villages, lancé des missions, agrandi des familles; on s'est entraidés, résignés, sacrifiés. On lui doit les fondements de nos mythes et de notre art, de flamboyantes révoltes et l'absolutisme de nos gauchistes d'il y a 30 ans. On lui doit en fait tous nos repères — spatiaux, historiques, moraux.

Parce que cette foi si forte a connu son envers — un rejet brutal des institutions qui l'incarnaient —, il était impensable, jusqu'à il y a peu, de tenir avec sérénité un débat sur l'avenir du patrimoine religieux au Québec. Pourtant, il y a belle lurette que les églises, et leurs presbytères adjacents, se vident, que les communautés religieuses vieillissent et que se développe une méconnaissance totale de la culture religieuse, de ses rites comme de ses concepts. La nécessité de projeter vers l'avenir ce qu'il adviendrait de ces lieux désertés aurait donc pu sauter aux yeux avant. Les quelques ventes d'églises, les quelques rapports qui se sont écrits, les quelques gestes faits — notablement la création, en 1995, de la Fondation du patrimoine religieux du Québec — n'auront que marqué des jalons, pas compté comme des tournants décisifs.

Il serait catastrophique que les travaux de la Commission de la culture soient du même acabit que les exercices passés. Monseigneur Jean-Claude Turcotte soulignait la semaine dernière qu'il réclamait depuis 30 ans un moratoire sur la construction d'édifices publics afin de voir, d'abord, si la conversion d'un édifice religieux ne pourrait pas être envisagée. Imaginons que l'inaction perdure 30 ans encore, où en serons-nous? Il ne s'agit pas ici de comptabiliser — même si ces questions ont leur importance — combien de pierres se seront détachées des églises ou combien de couvents auront été convertis en appartements. Ce qui est en cause, c'est d'imaginer qui, dans trois décennies, saura encore comprendre le sens même des lieux de culte chrétiens — les catholiques au premier chef.

Nous avons aujourd'hui cette chance: il reste des générations entières qui savent en leur coeur, en leur âme et en leur chair, de quelle essence sont faits ces lieux et les objets qui s'y trouvent, tout en étant en mesure de se dissocier de l'extase totale et du refus global qui ont caractérisé la société québécoise devant le phénomène religieux. Il s'agit d'un moment-charnière, unique. D'où la nécessité de l'action.

Et qui peut agir? L'État, encore et toujours, de qui on attend bien sûr de l'argent, mais surtout des balises, et encore plus un intérêt à prendre à bras le corps la question, qui relève de l'identité collective. Hélas, trois fois hélas, qui peut comprendre cela au sein du gouvernement libéral?

Techniquement, le dossier relève de la ministre de la Culture, Line Beauchamp. Mais le patrimoine religieux ne semble ni faire partie de ses priorités ni de ses passions. En février dernier, au moment du grand remaniement ministériel où elle était reconduite dans ses fonctions, Mme Beauchamp avait glissé son intention de doter le Québec d'une nouvelle politique du patrimoine. Il n'y a pas eu d'autre écho depuis.

Les audiences entreprises à Montréal par la Commission de la culture seront suivies d'une tournée au Québec et déboucheront sur un rapport au printemps 2006. Fort bien. Mais il s'agit d'un mandat à l'initiative des députés. La ministre est-elle emballée par le projet ou soulagée que la question, qui revient ponctuellement dans les médias, ait trouvé une enceinte inoffensive où être débattue, sans aucune obligation de sa part?

Comprend-on en fait, à Québec, qu'il n'est pas, dans cette affaire, seulement question d'argent, mais d'une réflexion profonde sur notre destinée. Comment dépasser notre présent mécréant et arriver à prévoir les lieux de recueillement de notre descendance? Que penser de cette proposition audacieuse, faite par un intervenant, d'admettre que certains clochers feraient de «magnifiques minarets»? Comment soupeser la demande, forte, de transformer des lieux de culte en espaces publics — salles de spectacles, bibliothèques, garderies, etc. — devant ce constat: l'histoire nous enseigne que le recyclage de ces lieux à des fins profanes conduit, au bout d'à peine quelques années, à leur destruction. Cette leçon du passé vaudra-t-elle pour l'avenir?

Ces questions sont exigeantes pour une société, et nous n'en sommes qu'aux balbutiements. Pour arriver à y répondre, il faudra des moyens — ne serait-ce que pour dresser ces inventaires rigoureux que tous réclament — et l'expression nette d'une urgence politique, celle avec un grand P. Pour le moment, ni l'un ni l'autre ne sont au rendez-vous.
3 commentaires
  • Michelle D'Anjou - Inscrite 26 septembre 2005 11 h 21

    L'histoire

    On ne peut separer au Quebec notre histoire de la religion. Demandez a tous ceux de 50 et plus. Ils ont encore une voie. NON?

    Un pays sans histoire n'est plus un pays mais un lieu pret a etre conquerit.

    Michelle D'Anjou

  • . Fraternité Des Capucins - Abonné 26 septembre 2005 19 h 07

    Bonne réflexion.

    Voici quelque chose de très sensé écrit sur le sujet, et j'espére que la société ira dans le sens que le décrit madame Boileau.

  • Dominic Claveau - Inscrit 28 septembre 2005 11 h 39

    Non et non!

    Je suis outré qu'on ose même penser utiliser l'argent du contribuable pour rénover des églises catholiques. Les églises et leurs valets ont profité pendant tellement d'années de traitements de faveur de la part de l'État! Mais où ont-elles placé l'argent économisé par les impôts non-payés? Les taxes foncières non payées? À Rome? Alors que Rome paie! Rénover des Églises vides pendant que les élèves des écoles primaires ont des bibliothèques vides voila qui est à tout le moins... indécent.