Illusions militaires

Le ministre de la Défense, Bill Graham, était jeudi à Montréal en mission de conditionnement. Il faut s'attendre, a-t-il prévenu, à ce que les pertes en vies humaines s'accroissent parmi les soldats canadiens stationnés en Afghanistan à la suite du redéploiement annoncé de nos troupes vers les zones nettement plus dangereuses du sud, où se concentre la rébellion talibane.

Il y avait longtemps qu'un gouvernement canadien n'avait pas lancé à son opinion publique une mise en garde aussi sombre, habituée qu'elle est d'imaginer ses soldats, portant casques bleus, dans le rôle plus gentil et moins combattant de protecteurs de la paix. «Que les Canadiens ne se fassent pas d'illusions», a déclaré le ministre en faisant semblant d'oublier qu'Ottawa ne se gêne pas pour entretenir un certain nombre d'illusions au sujet de l'action militaire canadienne. Cela étant, M. Graham a fait une sortie préventive que l'opinion publique américaine, elle, a l'habitude d'entendre. Les Américains, dont nous sommes à la fois loin et proche, ne s'endurcissent pas pour autant. Si béatement patriotiques qu'ils nous paraissent parfois, ils n'aiment pas voir rentrer d'Irak des gamins de 20 ans dans des cercueils.

Pour l'instant, un petit contingent de 250 soldats canadiens est déployé à Kandahar, capitale de la province afghane collée sur le Pakistan à partir duquel opèrent et s'entraînent les talibans. Un millier d'autres, faisant actuellement partie de la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS), dirigée par l'OTAN à Kaboul, les rejoindront au début de l'année prochaine alors que le Canada prendra des mains des États-Unis, qui veulent rappeler le quart de leurs 20 000 soldats, le commandement des opérations multinationales dans la région. Des forces spéciales canadiennes sont également à pied d'oeuvre dans le sud de l'Afghanistan, engagées dans des opérations de combat où les talibans et les membres d'al-Qaïda qui ne sont pas tués sont remis aux autorités afghanes ou aux Américains sous le vocable, nébuleux au regard du droit international, de «combattants illégaux».

Cette réorganisation de l'action canadienne est majeure et montre un partenariat de plus en plus étroit entre Ottawa et Washington sur le terrain afghan. Le gouvernement Martin peut-il honnêtement affirmer que la population en a été convenablement informée? Ou considère-t-il que les avertissements de M. Graham en tiennent lieu?

Le général à la retraite Lewis MacKenzie, qui a dirigé les troupes canadiennes en Bosnie, a souhaité jeudi que les propos de M. Graham contribuent à déboulonner le «mythe du maintien de la paix, mort depuis au moins dix ans». En effet, sauf pour l'Éthiopie et l'Érythrée, a-t-il affirmé, «toutes les missions canadiennes ont été extrêmement dangereuses». Aussi faut-il espérer que le discours de M. Graham aura un effet boomerang. Ses propos ont indirectement le mérite de démasquer la duplicité de la politique militaire fédérale, noyée ces dernières années dans l'épate créée par le refus de l'ancien gouvernement Chrétien d'aller faire la guerre en Irak aux côtés des États-Unis.