L'échec de Karzaï

Les talibans ne sont pas parvenus à faire dérailler les premières élections parlementaires tenues dimanche dernier en Afghanistan, point électoral culminant des accords de paix de Bonn signés en décembre 2001. Mince consolation. Les électeurs afghans, signe de pessimisme, ne se sont pas pour autant rués sur les urnes. À quand la «reconstruction»?

Quatre ans après le 11 septembre 2001, la reconstruction des principaux axes routiers ne fait que commencer. Une seule artère est à peine terminée, celle qui relie Kandahar à Herat, encore que les travaux ont été récemment interrompus après le meurtre d'un ingénieur britannique, lancé du haut d'une falaise par ses assassins. Paralysie analogue dans le domaine de l'électricité: pas une seule centrale n'a été construite depuis quatre ans. Or les élections parlementaires de dimanche (53 % de participation électorale) n'annoncent malheureusement pas plus de stabilité politique en Afghanistan, ingrédient essentiel à la reconstruction économique, sociale et institutionnelle du pays. Tout historique qu'il soit et tout courageux qu'aient été les Afghans de faire campagne et d'aller voter dans une telle insécurité, ce scrutin ne pourrait en fait que confirmer le «désordre établi», pour reprendre le mot d'une analyste.

Élu en octobre 2004, le président Hamid Karzaï, dont l'aura rapetisse, est largement responsable de cette impasse. L'incohérence de l'action internationale est bien documentée, mais cela n'exclut pas que l'homme lige de Washington, qui réclame à la moindre occasion l'accroissement de l'aide étrangère en soldats et en investissements, ait une poutre dans l'oeil.

La légitimité que lui a procurée son élection à la présidence lui offrait l'occasion de lancer des réformes, de s'attaquer à la corruption croissante et d'élargir son autorité, confinée à Kaboul. Les réformateurs dans son entourage, emmenés par le ministre des Finances, Ashraf Ghani, l'ont pressé de la saisir: en lieu et place, il a congédié le ministre et continué, entouré d'hommes dont certains, selon Human Rights Watch, sont soupçonnés de crimes de guerre, de gouverner exclusivement par consultations auprès de la vieille garde des moudjahidines et de chefs tribaux aux allégeances notoirement changeantes. Autre signe parlant et inquiétant: le gouvernement Karzaï a autorisé, au prétexte d'inclusivité, plus de 200 candidats disposant d'une armée privée à se présenter aux élections parlementaires.

De sorte que les récents appels présidentiels à la coalition militaire internationale afin qu'elle modifie sa stratégie et s'attaque aux bases talibanes installées au Pakistan voisin — qui sont à n'en point douter une source principale de la violence en Afghanistan — seraient plus crédibles s'il jouait son rôle et s'employait à créer des institutions capables d'appliquer les lois, marginalisait les criminels de guerre, amenait devant la justice les seigneurs de guerre et les trafiquants d'héroïne.

La violence politique et militaire a fait au moins 1000 morts depuis le début de l'année, le pire bilan depuis 2001, alors que les États-Unis espèrent pouvoir bientôt rappeler une partie de leurs troupes basées en Afghanistan. C'est aussi dans ce contexte que le Canada a récemment décidé d'envoyer des centaines de militaires additionnels dans la dangereuse région de Kandahar pour participer avec les Américains à des opérations de combat contre les extrémistes. Une décision dont on doute de la sagesse dans les circonstances, d'autant plus qu'elle entre en contradiction avec notre rôle militaire traditionnel de maintien de la paix.