Absurdistan, Canada

Le dollar canadien a franchi cette semaine la barre des 85 ¢US, ce qui ne s'était pas vu depuis le début de la décennie précédente. C'est la hausse du prix du pétrole qui explique cette montée. Pendant que l'Alberta s'apprête à distribuer un chèque de 400 $ à chaque citoyen de la province en plus de réinvestir dans la qualité des services publics, les neuf autres provinces du pays doivent s'attendre à affronter les effets négatifs des hausses combinées du dollar, du prix du pétrole et des taux d'intérêt sur la croissance.

Le Canada est un bien curieux pays: alors que la plupart des provinces se débattent avec des difficultés financières sans nom, deux gouvernements, celui de l'Alberta et Ottawa, nagent dans l'argent au point de ne plus savoir qu'en faire. Cette semaine, le premier ministre Ralph Klein a annoncé que son gouvernement distribuera bientôt un chèque de 1600 $ en moyenne par famille, ou 400 $ par personne, en guise de dividende spécial sur les revenus gaziers et pétroliers.

On sait maintenant que la province enregistrera des excédents budgétaires de près de sept milliards de dollars cette année. Or, comme elle n'a plus aucune dette et que l'idéologie de son gouvernement lui interdit de créer de nouveaux programmes sociaux, une partie de l'argent sera réinvestie dans les services existants, une autre sera économisée et le reste redistribué aux quelque trois millions d'habitants.

Tout cet argent, l'Alberta le tire des redevances sur l'exploitation du gaz naturel et du pétrole, dont le prix a grimpé de façon vertigineuse depuis le début de l'année. C'est d'ailleurs à cause de cette augmentation qu'on assiste à l'heure actuelle à la hausse du dollar canadien par rapport au dollar américain mais aussi par rapport aux autres monnaies comme l'euro.

Malgré la transformation de l'économie canadienne au cours des dernières décennies, le pays est toujours perçu comme un producteur de ressources. Il en découle que toute diminution de la demande pour les matières premières dans le monde influence à la baisse la valeur du dollar canadien. Au contraire, lorsque le prix des matières premières est à la hausse à cause d'une demande plus forte des pays consommateurs, notre monnaie se remet à grimper.

Résultat: l'économie canadienne, qui est d'abord une économie d'exportation, de ressources, certes, mais surtout de biens manufacturés, subit les contrecoups de cette force du dollar. Depuis le début de l'année, 100 000 emplois ont disparu dans le secteur manufacturier à cause de la hausse du dollar.

Or voilà qu'à cette augmentation de la devise vient s'ajouter celle de l'énergie, qui forcera les ménages à réduire d'autant leurs achats de biens et de services, un mouvement qui risque d'être accentué par la décision récente de la Banque du Canada de hausser les taux d'intérêt.

Nous voilà donc dans la situation absurde où ce qui fait la prospérité d'une région au point de creuser irrémédiablement l'écart qui la sépare du reste du pays est en train de menacer la santé économique de l'ensemble du Canada. Les Albertains eux-mêmes n'y sont pour rien, cela s'entend, mais ne pourrait-on pas au moins s'attendre à ce que celui dont c'est la responsabilité constitutionnelle d'atténuer le déséquilibre entre les régions, soit Ottawa, présente une analyse pertinente de la situation et un plan d'action réfléchi pour corriger le problème?