L'entêtée

Obstinée, Carla del Ponte! Voici qu'elle accuse ouvertement le Vatican de protéger un important criminel de guerre présumé, le général fugitif Ante Gotovina, poursuivi par la justice internationale pour avoir organisé le meurtre d'au moins 150 Serbes à la fin de la guerre de 1991-95 en Croatie. Ceux qui connaissent la trajectoire de l'actuelle procureure générale du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIR) ne s'étonneront pas: la carrière de Mme del Ponte est coulée dans l'aplomb et la ténacité. Suissesse d'origine, elle est, comme la Montréalaise Louise Arbour, haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, une héritière spirituelle de Simon Wiesenthal, l'«homme mémoire» de l'Holocauste et chasseur de criminels nazis, décédé avant-hier à Vienne.

Carla del Ponte a beaucoup d'ennemis. Pour s'être battue — victorieusement — contre le secret bancaire qui protégeait en Suisse les criminels internationaux, elle fut qualifiée de «missile sans guidage». En conflit, à la fin des années 80, avec la mafia sicilienne dans le cadre d'une enquête — baptisée la «pizza connection» — sur le blanchiment d'argent, la Cosa Nostra ne disait pas Mme del Ponte, elle disait «la putain». Pour avoir obtenu en juin 2001 l'extradition devant le TPIR de l'ancien président yougoslave Slobodan Milosevic, la presse serbe la surnomma «la nouvelle Gestapo». Et ainsi de suite. Beaucoup plus amicalement, son collègue, le célèbre juge Giovanni Falcone, tué dans l'explosion de sa voiture en rapport avec l'enquête sur la mafia, voyait en elle «la personnification de l'entêtement».

Au tour de l'Église catholique d'être prise dans son collimateur. Elle va jusqu'à reprocher au Vatican et à l'Église croate de gêner le TPIR dans ses efforts pour épingler le général en fuite, le troisième homme le plus recherché par le tribunal ad hoc, alors qu'il serait actuellement réfugié dans un monastère franciscain en Croatie. Le Vatican et l'Église croate récusent ces accusations et nient avoir des renseignements sur l'endroit où se trouve Gotovina.

La procureure a certaines raisons de ne pas les croire. D'abord, sa sortie publique — mardi, dans une entrevue au Daily Telegraph de Londres — survient par frustration après des mois d'appels plus discrets, demeurés sans écho, à des responsables du Vatican. Ensuite, le général n'est pas considéré comme un criminel mais comme un héros de guerre dans son pays, ce qui crée d'énormes oppositions intérieures à l'idée de son extradition.

Le travail du TPIR consiste en grande partie à jouer au chat et à la souris. Cela fait quatre ans que Mme del Ponte pourchasse Ante Gotovina. Et voilà dix ans que le tribunal, en accusant l'OTAN de ne pas l'y aider, tente sans succès d'amener à La Haye sous des accusations de génocide ses deux fugitifs les plus notoires, les Serbes Radovan Karadzic et Ratko Mladic, auteurs présumés du massacre de Srebrenica, dans lequel ont été tués 8000 hommes et enfants musulmans le 11 juillet 1995.

La persévérance de Carla del Ponte est exemplaire. Et ses coups de gueule, antithèses de la langue de bois, donnent espoir.