L'essence puissance

Jusqu'à présent, l'économie était parvenue à contrer l'augmentation soutenue du prix du pétrole. Ce n'est plus tout à fait le cas. Depuis que le baril se transige au-delà des 60 $US, le consommateur freine ses ardeurs. Condamner à débourser plus de un dollar pour un litre d'essence, il commence à couper ailleurs.

Depuis que le coût du baril a dépassé les 50 $US, on suppute les conséquences inévitables à cette hausse en comparant la situation actuelle à celle qui prévalait en 1979. Selon les calculs des analystes, lorsque le baril atteindra les 80 $, si jamais il atteint ce prix évidemment, il égalera le record historique de 1979. Mais voilà qu'une étude signée par Stéfane Marion, économiste en chef adjoint de la Financière Banque Nationale, apporte un éclairage différent parce que plus ciblé sur le consommateur.

Selon la recherche effectuée par cet expert, lorsqu'on ramène le prix du baril au prix à la pompe, on constate qu'on est beaucoup plus près du niveau observé en 1979. Pour être exact, nous sommes à 10 % seulement du sommet enregistré à l'époque. Pour la première fois en vingt ans, la part que le consommateur consacre à l'achat d'essence dépasse les 3 % du revenu disponible. Et comme le taux d'épargne est à un bas historique, la pression financière que le consommateur subit est naturellement plus prononcée aujourd'hui qu'il y a un an.

Dans l'est des États-Unis, monsieur Tout-le-monde a commencé à s'ajuster. D'après la banque JP Morgan, il dépense moins en sorties diverses et jongle davantage avec les soldes. On s'attend d'ailleurs à ce qu'il maintienne ce cap pendant plusieurs mois afin de limiter les effets qu'auront, ici également, les majorations des factures d'huile et de gaz l'hiver prochain.

En attendant les premiers froids, on se rappellera que toutes les grandes compagnies aériennes nord-américaines, y compris Air Canada, ont haussé récemment leurs tarifs. Pour l'ensemble de l'industrie, les conséquences inhérentes à l'envolée de l'or noir vont se traduire par une perte combinée de six milliards de dollars américains. Les gros joueurs de la livraison de lettres et colis, les FedEx, UPS et consorts, ont annoncé eux aussi des augmentations.

Au Canada, les gouvernements fédéral et provinciaux n'entendent pas agir à court terme à une exception... et demie. L'exception? Le ministre des Finances de la Nouvelle-Écosse a signalé qu'une baisse éventuelle de la taxe serait étudiée. La demie? L'Alberta n'écarte pas une possible inscription du sujet au programme politique. Au Québec, on compte pour l'instant sur l'autodiscipline du citoyen. On espère qu'il sera acteur de l'économie d'énergie. Au passage, on doit rappeler que le litre d'essence est plus cher à Montréal qu'ailleurs au Canada.

Cela étant, la grande question suscitée par ce baril voguant vers les 70 $US se résume ainsi: y aura-t-il crise, voire récession, ou pas? Comme d'habitude, l'univers des économistes se divise entre ceux qui voient le verre à moitié plein et ceux qui l'estiment à moitié vide. Entre pessimistes et optimistes. Les premiers jugent qu'on approche dangereusement de la frontière de l'effet domino. En un mot, que la crise systémique n'est pas loin.

Car c'est au cours du prochain hiver que tous les impacts provoqués par cette envolée de l'or noir auront intégré, si l'on ose dire, la sphère économique. Il faut savoir qu'outre le prix à la pompe, le chauffage, la baisse de certaines dépenses à la consommation, etc., des entreprises ont fermé des usines pour cause pétrolière. Par exemple, l'énorme Dow Chemical a mis la clé sous la porte de douze centres de production en Amérique du Nord.

Couplée à un resserrement du loyer de l'argent, le cocktail pourrait s'avérer explosif au printemps prochain. Surtout si les prédictions des économistes versés en taux hypothécaire se réalisent. Ces derniers s'attendent à une augmentation de 2 % d'ici six mois.

Les optimistes parient sur une crise à la fois faible et de courte durée. Pour eux, il ne faut pas perdre de vue que le contexte actuel se distingue de celui observé en 1979 comme suit: à l'époque, on avait assisté à une restriction de l'offre alors qu'aujourd'hui on est témoin d'une pression sur la demande attribuable notamment à la soif de la Chine et de l'Inde. Et alors? Une fois achevés les nouveaux sites d'extraction, une fois inaugurées les nouvelles raffineries, on va récolter d'une addition sans équivalent de pétrole à compter du dernier trimestre de 2006. Nostradamus excepté, on est pris entre le peut-être bien que oui, peut-être bien que non.