Israël déchiré

Le retrait de Gaza annonce une réflexion aussi grave que profonde sur ce qu'est ou devrait être l'État d'Israël. Aujourd'hui, ce pays est divisé comme jamais entre partisans du sionisme tel que conçu par ses fondateurs au XIXe siècle et adhérents au sionisme religieux élaboré dans les années 30. En un mot, le débat va porter sur la séparation du politique et du religieux.

Après la guerre de 1967, les militants du sionisme revu et corrigé par le rabbin Abraham Isaac Kook dans les années 30 sont les premiers à implanter des colonies dans les territoires occupés. Jusqu'alors leur influence sur le cours politique du pays était égale à la portion congrue, à trois fois rien. Leur conception du pays était toute contenue dans les textes sacrés. Elle l'est toujours. Selon eux, la terre d'Israël (Eretz Yisrael) étant un don de Dieu accordé aux anciens, les droits des Juifs sur les environs étaient et demeurent inaliénables.

De la création de l'État d'Israël en 1948 à la défaite des travaillistes en 1977, le sionisme laïque empruntant à la tradition socialiste fut archi-dominant. Pour ses théoriciens, Theodore Herzl le premier, le sionisme était d'abord un instrument, pour faire court, destiné à fédérer les Juifs d'Europe en proie à la persécution et à obtenir le droit d'acheter des terrains que la grande majorité des nations européennes leur refusait. C'est après avoir négocié ce droit avec l'empereur ottoman dans les années 80 que des Juifs trouvèrent refuge sur les bords de la Méditerranée orientale. Quoi d'autre? Lorsque Joseph Staline devint premier secrétaire du parti en 1921, l'un des premiers décrets qu'il signa consistait à favoriser l'émigration de Juifs communistes en Palestine, pour des raisons que l'on devine aisément.

Aujourd'hui, Israël est partagé entre les héritiers des uns et des autres. D'autant plus que, selon les estimations les plus récentes, les religieux représentent désormais le quart de la population. Le poids qui est le leur désormais leur permet d'imprimer leur volonté sur bien des fronts. Lorsqu'on s'attarde à l'histoire récente du pays, on constate qu'ils ont une capacité ou plutôt beaucoup de facilité à faire et défaire les coalitions gouvernementales.

Pour obtenir la majorité des voix de la Knesset sur son projet de retrait de Gaza, le premier ministre Ariel Sharon a eu le soutien des laïcs, les députés travaillistes, et celui de certains religieux, les membres du Likoud, sa formation, y étant opposés. En échange de leur soutien, des partis religieux ont obtenu des gages. Ils voudraient par exemple qu'il n'y ait aucun transport public le jour du sabbat, que les mariages civils ne soient pas reconnus par l'État, etc. Ils voudraient surtout une aide plus marquée de l'État à l'enseignement de la religion.

Ces requêtes agacent les laïcs beaucoup plus qu'on ne l'imagine de ce côté-ci de la planète. L'électorat travailliste, pour ne parler que de lui, éprouve un ressentiment certain à l'égard des colons. Il estime que ces derniers sont les principaux responsables de l'exacerbation des relations entre Israéliens et Palestiniens. Qui plus est, cet électorat en a ras le bol de payer pour des privilèges ou avantages accordés aux rabbins.

Il y a quinze jours de cela, Benjamin Nétanyahou a démissionné de son poste de ministre des Finances pour marquer son désaccord avec le démantèlement des colonies. Si le Hamas, comme on le craint, capitalise sur le départ des troupes en envoyant des rockets en territoire israélien, Sharon perdra probablement son combat contre l'ex-ministre. On assistera surtout au renforcement des liens entre le Likoud et les principales formations religieuses. Autrement dit, les laïcs seront les dindons de la farce.
2 commentaires
  • Gabriel RACLE - Inscrit 18 août 2005 10 h 40

    La division d'Israël

    Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'existe une division fondamentale en Israël, on pourrait dire qu'elle est inscrite dans les gènes du pays. En 1989, en appliquant à Israël les principes de la neurohistoire, j'avais pu montrer l'enracinement de cette division dans la structure même de la pensée juive. L'article a paru dans la revue «Communauté nouvelle», une revue de la communauté juive de France. Voici un extrait de la présentation de mon article, faite par la rédaction de la revue : «D'un regard extérieur au judaïsme mais informé aux bonnes sources, Gabriel Racle se livre ici ... à un essai d'interprétation de la "civilisation judaïque" dans les termes d'une "neurohistoire" qui est l'application aux systèmes collectifs de représentation de la typologie bipolaire du cerveau». Il n'est pas question de reproduire ici toute l'analyse effectuée dans ce texte. Mais la conclusion s'en révèle d'une surprenante actualité, ce qui en conforte l'analyse. «On est donc fondé à se demander si la civilisation judaïque ne se caractérise pas par deux dominances opposées et complémentaires en même temps

  • Gabriel RACLE - Inscrit 24 août 2005 06 h 23

    (suite)

    Nous aurions alors une clé qui nous permettrait sans doute de mieux comprendre et d'en décoder les apparentes contradictions. »
    L'actualité nous montre de manière très concrète ces deux oppositions. Le conservatisme religieux strict d'un côté, et l'ouverture d'esprit des laïcs de l'autre. « L'électorat travailliste, pour ne parler que de lui, éprouve un ressentiment certain à l'égard des colons », d'écrire S. Truffaut, qui ajoute : « Pour obtenir la majorité des voix de la Knesset sur son projet de retrait de Gaza, le Premier ministre Ariel Sharon a eu le soutien des laïcs, des députés travaillistes, et celui de certains religieux. » Or, en 1989, j'écrivais moi-même, à la suite du paragraphe précédent :« N'y aurait-il pas là une explication de ce que l'actualité nous propose et qui, vu de l'extérieur semble étrange : un gouvernement israélien fondé sur l'entente entre deux partis politiques opposés... » À 15 ans d'intervalle, on retrouve une situation très semblable, avec les travaillistes qui appuient un Premier ministre du Likoud! Et j'ajoutais : « Faudrait-il se demander si le rassemblement de deux communautés en une seule, la communauté sépharade et la communauté ashkénaze n'est pas à l'image de ces oppositions... ?»
    De l'extérieur du judaïsme, on peut aussi se demander s'il ne faudrait pas retrouver les origines de cette division dans l'ancienne opposition entre le royaume de Judas et le royaume d'Israël. Mais il faudrait approfondir davantage cette perspective pour la valider.
    D'un point de vue pratique, force est de constater que la difficile situation des colons israéliens expulsés de la bande de Gaza est le résultat d'une erreur politique de base, à savoir le non-respect des résolutions 242 du 22 novembre 1967 qui demande le « i) Retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés lors du récent conflit; » et de la résolution 338 qui « 2. Demande aux parties en cause de commencer immédiatement après le cessez-le-feu l'application de la Résolution 242 (1967) du Conseil de sécurité, en date du 22 novembre 1967, dans toutes ses parties; » Ces deux résolutions offraient une base pour assurer la sécurité et la paix dans cette région, si elles avaient été appliquées de bonne foi, avec la protection des Nations Unies. Les États-Unis disposaient de moyens de pression considérables, avec les milliards de dolars qu'ils allouent à l'État d'Israël. Des calculs de politique interne états-unienne auraient-ils prévalu? Ce qu'ils persuadent maintenant Israël de faire aurait pu être évité, tout comme un long et douloureux conflit pour les deux parties israélienne et palestinienne, dont on ne voit toujours pas la fin.