La maison de verre

Le premier ministre Paul Martin aurait-il nommé Jean Béliveau gouverneur général plutôt que Michaëlle Jean, pas une seule question quant à ses allégeances n'aurait été posée. Personne n'aurait trouvé pertinent de savoir ce que l'ancien joueur du Canadien pense de la royauté, de notre système politique, du scandale des commandites ou encore si lui et son épouse ont déjà eu des pensées souverainistes un jour. Dans le cas de Mme Jean et de son époux, Jean-Daniel Lafond, toutes ces questions sont légitimes. Ce sont tous deux des gens qui oeuvraient dans le domaine des idées avant d'accepter de loger à Rideau Hall. Leur choix a étonné, et ils n'ont pas encore apporté toutes les réponses qu'on attend d'eux.

Certains, tout particulièrement au sein du gouvernement Martin, n'apprécient pas que ces questions soient posées, comme si les soulever constituait un crime de lèse-majesté à l'endroit de la future vice-reine, mais aussi à l'endroit du jugement exercé par le premier ministre en nommant à ce poste Mme Jean. S'agissant de la plus haute fonction politique au pays, ce n'est pas manquer de déférence que d'interroger.

Les questions qui ont été posées jusqu'ici l'ont été à travers les médias qui se substituent aux parlementaires à qui il reviendrait de les poser. Ceux-ci ont le loisir d'interroger directement les personnes que nomme le premier ministre à plusieurs postes. On peut lire au Journal des débats les questions qui sont alors posées. Aucune n'est jugée impertinente, surtout lorsqu'il s'agit de savoir si on a milité dans des organisations de gauche ou souverainistes. Malheureusement, la nomination du gouverneur général échappe à cet exercice. On ne saura que ce que le premier ministre voudra bien nous dire de la personne qu'il a choisie.

Plusieurs des questions soulevées ont trait à Jean-Daniel Lafond. N'étant pas celui qui occupe la fonction de gouverneur général, elles sont dénoncées comme outrancières. Vrai, mais il reste que celui-ci joue un rôle comme époux. Peut-être choisira-t-il d'être moins présent que Son Excellence John Saul aux côtés d'Adrienne Clarkson, mais il sera là dans les événements officiels. Il lui sera impossible de vivre en marge de son épouse. Ce qu'il dira, écrira ou montrera comme réalisateur sera scruté.

D'anciens amis ont entrepris de faire l'exégèse de la pensée de M. Lafond, tentant de démontrer qu'il est aujourd'hui un transfuge. On le croyait républicain, il serait devenu monarchiste. On le pensait souverainiste, mais il était fédéraliste. Michaëlle Jean aussi, ira-t-on jusqu'à prétendre. Or, comme les époux Jean et Lafond ne peuvent dire mot jusqu'à l'assermentation de la nouvelle gouverneure générale, on ne sait pas. Ce silence, ordonné par le bureau du premier ministre, ne doit pas durer. Il autorise toutes les conjectures, même les plus pernicieuses. Elles se transforment en accusations qui font dévier le débat. La pensée de Mme Jean et de M. Lafond a pu évoluer et changer. Ils ne seront pas les premiers à qui cela arrive. Invités à habiter une maison de verre, ils ne pourront se cacher. À eux de prendre la parole.