Caméra cachée

Quel étrange paradoxe. À l'heure où tant de gens confondent l'espace public avec leur salon, comme le démontrent les bruyantes conversations au cellulaire dans l'autobus ou l'ascenseur; à l'heure où des principes policiers règlent la vie de la famille moderne (on prévoit déjà le succès, auprès des parents, des téléphones à système de détection GPS pour suivre à la trace leurs ados), la pertinence de la surveillance des lieux publics se bute à la protection de la vie privée. Certains principes seraient toutefois à revoir.

Le débat sur la protection de la vie privée vient d'être relancé par les velléités du ministre fédéral des Transports Jean Lapierre d'installer des caméras dans tous les transports en commun du pays. Si les Canadiens approuvent massivement, à 72 % selon un récent sondage de Strategic Counsel, la présence de caméras dans les lieux publics, ceux qui s'y opposent ont en leur faveur de solides arguments de défense des libertés civiles.

Mais peut-être qu'ici la sagesse populaire vaut les avis d'experts. Car que nous révèle le sondage, rendu public par CTV et le Globe and Mail? Que les Canadiens disent oui aux caméras; oui à l'expulsion ou à l'emprisonnement de ceux qui appuient publiquement la violence terroriste; oui à l'échange large de renseignements avec les Américains. Mais ils désapprouvent la détention sans limites, l'infiltration policière de la communauté musulmane et toute restriction de l'immigration issue de pays musulmans. Tout n'est donc pas mis sur le même pied, soulignait Allan Gregg, président de Strategic Counsel.

Et c'est bien là le coeur du problème, qui embrouille le débat et qui nous enferme encore et toujours dans le fabuleux roman de George Orwell, 1984: sur le plan des principes, tout est mis sur le même pied quand il s'agit de l'utilisation de systèmes de surveillance. Or les caméras prévues sous peu au lac Brome ne peuvent s'analyser de la même manière que celles souhaitées à Montréal: leur finalité n'est pas la même, et cela fait toute la différence.

Dans le premier cas, il s'agit de compenser la sotte abolition du service de police municipal, qui aurait fait augmenter le vandalisme dans le secteur de Knowlton. Là où un peu plus de patrouille ferait le nécessaire, on opte pour une technologie peu coûteuse mais abusive par rapport aux besoins.

À Montréal, comme à Toronto ou à Vancouver, la sécurité relève d'une autre dynamique que les méfaits à la petite semaine: celle de la donne internationale. L'absence de menaces immédiates contre le Canada est une chose, la potentialité d'une attaque terroriste, elle, est à considérer sérieusement, bien plus qu'on ne l'a fait jusqu'à présent. Mais ces attaques ne répondent pas aux schémas classiques de la criminalité, avec des suspects facilement identifiables, qui ont un passé. Le visage actuel du terrorisme islamiste est surprenant d'innocence.

Dans un tel contexte, si l'enquête policière reste la base de la traque terroriste, il n'est pas inconvenant que s'y greffent des mesures plus strictes qu'autrefois, qui contribuent au maintien de la sécurité collective — qui n'est quand même pas la moindre des valeurs. Après tout, comme le disait le mois dernier un ministre britannique: «Le droit de voyager dans le métro sans se faire exploser est un droit de l'homme important.»

De fait, ce surcroît de surveillance que représente l'installation de caméras dans des lieux problématiques se justifie par l'état de guerre larvée qui sévit en Occident. Il ne s'agit pas d'une panacée, à peine de prévention — les caméras pouvant compliquer la vie de terroristes mais pas les empêcher d'agir. Mais il y a là de quoi faciliter une enquête et remonter des réseaux, comme les attentats de Londres l'ont démontré, ce qui est fondamental dans la lutte actuelle. Dans cette optique, pouvoir conserver pendant des mois la trace d'appels téléphoniques ou de courriels en vue de remonter la filière de réseaux, comme la France entend le faire sous peu, semble aussi acceptable.

Les vrais risques de dérapage, en fait, sont ailleurs: quand l'information recueillie sort du cercle des enquêtes pour servir à dresser des listes, notamment de celles qui limitent les déplacements. Les dérapages arrivent aussi quand le jugement cède le pas à la technologie: ainsi de ces mesures biométriques censées mieux établir l'identité les gens alors qu'elles accumulent les défaillances. Même cette bonne vieille prise des empreintes digitales n'est pas parfaitement au point!

C'est de ces mesures absolues qu'il faut se méfier. Et encore plus quand, comme pour la liste noire des passagers d'avion envisagée par Ottawa, la commissaire à la protection de la vie privée n'a jamais eu réponse aux questions fort pertinentes qu'elle a posées à Transports Canada il y a déjà un an.