Quelle torture?

La main tendue par le ministre Bill Graham à Maher Arar, jeudi dernier, dans le cadre de la commission d'enquête sur l'expulsion de M. Arar en Syrie en 2002 et son emprisonnement pendant un an, se voulait un geste de regret. «Nous aurions pu faire les choses autrement», a reconnu le ministre.

Cette tardive prise de conscience ne peut toutefois occulter le fait que le ministre a aussi dit qu'il ne se doutait pas que M. Arar était torturé, même s'il supposait que ses conditions de détention n'étaient pas idéales. Quelle naïveté! Mais il faut dire qu'en diplomatie canadienne la torture est un concept non existant, même quand des Canadiens sont emprisonnés dans de sinistres contrées.

William Sampson en a d'ailleurs tiré une haine farouche du gouvernement canadien. Emprisonné en Arabie saoudite, en décembre 2000, pour un crime qu'il n'a pas commis, condamné à mort, maltraité, il devra subir deux ans et demi de détention avant qu'Ottawa reconnaisse enfin ce qu'il avait toujours nié: que l'homme a été torturé. Après tout, les dirigeants arabes réfutaient ces allégations!

Or le débat autour du cas Sampson bat son plein en 2003, au moment même où Maher Arar croupit en Syrie. Et c'est aussi à l'été 2003 que la photographe canadienne Zahra Kazemi est assassinée dans une prison iranienne. Est-ce qu'Ottawa comprendra dès lors qu'il est possible que les rumeurs de mauvais traitements entourant M. Arar soient vraies, en dépit des messages rassurants qui proviennent de Syrie?

Pas du tout: en août 2003, M. Graham, alors ministre des Affaires étrangères, soutiendra que M. Arar n'a pas été torturé. Une invraisemblance en soi. D'ailleurs, dès novembre 2002, le chef canadien des services consulaires assurait le contraire au ministère. M. Graham, aujourd'hui, se contente de dire qu'on lui a soit tu, soit mal transmis ces informations.

Le ministre s'est plaint aussi du manque de collaboration de la Gendarmerie royale du Canada et du Service canadien de renseignement de sécurité dans le dossier. Mais ces aléas de l'indépendance policière n'empêchent en rien la mise en place de balises politiques. Or, dans la foulée des attentats du 11 septembre, l'obsession de la sécurité nationale a amené le gouvernement libéral à adopter des mesures qui laissent une trop grande marge de manoeuvre aux policiers.

Excités par leur collaboration avec les Américains dans la lutte contre le terrorisme — encouragée par Ottawa —, nos services de renseignement ont donc dérapé. On sait maintenant qu'aucune accusation contre M. Arar n'aurait pu tenir au Canada, d'où le fait que les policiers américains qui l'ont arrêté l'aient plutôt envoyé en Syrie, avec l'aval des policiers canadiens.

D'ailleurs, le comité contre la torture de l'ONU vient de reprocher au Canada de continuer à expulser des gens vers des pays qui pratiquent la torture. L'affaire Arar confirme l'urgence de revoir cette pratique, surtout quand elle relève d'un gouvernement plus empressé à croire les despotes qu'à accorder du crédit à la détresse de ses compatriotes.

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1 commentaire
  • Claude L'Heureux - Abonné 7 juin 2005 21 h 37

    Quel beau pays!

    Votre analyse est tellement complète, madame Boileau, qu'il n'y a rien à ajouter, sinon que la liberté canadienne s'adresse avant tout au commerce! Bravo madame!