Une route plus incertaine

La démission-surprise de Bernard Landry a eu l'effet d'un coup de tonnerre auprès des militants du Parti québécois réunis en congrès ce week-end. Il s'est répercuté bien au-delà des murs du Centre des congrès de Québec. En un instant, le chef péquiste venait de bouleverser le jeu politique, au Québec comme au Canada.

Les raisons de cette décision de Bernard Landry reposent avant toute chose sur une analyse froide de la situation que créait le résultat du vote de confiance obtenu de ses militants. L'appui de seulement 76,2 % des congressistes lui rendait la suite des choses difficiles. Il aurait pu recevoir cela comme un avertissement, mais il ne se voyait pas être tenu en laisse par une minorité de militants, surveillant à tout moment le moindre de ses gestes pour s'assurer de leur conformité au programme du parti.

En quelques mots, Bernard Landry a dit l'essentiel: «Je suis un homme de cause. Je ne suis pas un individualiste. Je suis un démocrate. Je suis un homme de société et je pense en mon âme et conscience que je ne pourrais pas servir la société comme je le voudrais avec ce niveau d'appui.» Il savait dès lors qu'il n'aurait plus l'espace que doit avoir un chef pour conduire son parti.

Au-delà de la déception qu'il a ressentie devant ce résultat, au-delà de la blessure à son orgueil, il a laissé prévaloir le réflexe démocratique qui l'a toujours conduit. Le soir même de la défaite électorale d'avril 2003, il acceptait sans réserve le verdict prononcé par ses concitoyens en soulignant que les électeurs ont toujours raison. Samedi soir, il faisait un constat similaire en tirant la conclusion qui s'imposait dans les circonstances.

Le chef péquiste aurait pu s'accrocher, mais il a su distinguer entre le bien du parti et ses intérêts personnels. Il y avait de la grandeur dans sa déclaration qui n'était empreinte d'aucune rancoeur. L'homme a toujours été un rude batailleur. Mais il a toujours eu le sens de l'honneur. Jamais personne n'aura douté de son engagement et de sa détermination, ce que de nombreux Québécois ont su reconnaître après avoir vu le film À hauteur d'homme, des qualités qui compensaient largement la froideur de l'homme.

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Cette défaite de Bernard Landry est la victoire de ceux qui, dès le lendemain de la dernière élection, souhaitaient un changement de chef. La tradition aurait voulu que le Parti québécois, après sa défaite au terme de deux mandats, se donne un nouveau chef. Bernard Landry avait cru qu'il pouvait surmonter la contestation de son leadership qui ne tarda pas à s'exprimer de façon ouverte pour devenir plus sourde par la suite. Le ralliement de Pauline Marois et de François Legault à la veille du congrès n'aura pas permis de stopper ce mouvement.

Le départ de Bernard Landry aura un effet déstabilisant dans le parti. Plus rien n'est assuré. Le voyage vers le pouvoir qui s'annonçait tranquille devient plus incertain. On comprend que ceux qui appuyaient Bernard Landry soient atterrés. Ils voient déjà leur parti se déchirer dans une course au leadership où s'affronteront des personnes, mais aussi des idées. Pour leur part, les libéraux de Jean Charest auront un répit tandis que l'éventuel départ de Gilles Duceppe de la direction du Bloc québécois pour venir au Parti québécois créera une nouvelle dynamique sur la scène fédérale. Il est bien difficile de mesurer aujourd'hui l'effet qu'aura la démission de M. Landry, mais ne doutons pas qu'il y en aura un.

Conscients du danger qui guette leur parti, les militants péquistes l'étaient visiblement hier. Ils savent trop bien qu'une course au leadership pourrait permettre de rouvrir le débat sur la radicalisation du programme qu'ils espéraient clore définitivement ce week-end. De fait, les amendements au programme qui auraient constitué une radicalisation susceptible d'éloigner du parti une parti de l'électorat ont été rejetés. On a dit un non ferme à une démarche «fast track» vers l'indépendance tout comme à un amendement rendant obligatoire la fréquentation des cégeps francophones par les enfants issus de l'immigration. Même si la direction du parti insiste pour dire que les candidats au leadership devront faire leur le programme dans la forme qu'on vient de lui donner, rien n'empêche maintenant certaines factions du parti de relancer ce débat et de tenter de tirer l'appui de candidats à leurs positions.

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Le Parti québécois se retrouve maintenant devant la perspective d'un congrès au leadership, ce que ce parti n'a pas connu depuis 1985. Tout indique qu'il n'y aura pas de couronnement, comme ce fut le cas avec l'élection par acclamation de Jacques Parizeau, Lucien Bouchard et Bernard Landry. Aussi bien au Parti libéral du Québec qu'au Parti québécois, on a pris ces deux dernières décennies de tels raccourcis, craignant les effets divisifs d'une confrontation vigoureuse qui accompagnent souvent de tels événements. À long terme, cela aura toutefois eu l'effet contraire à celui recherché. Nul doute que la légitimité de Bernard Landry aurait été bien plus grande s'il avait élu chef en 2001 au terme d'un congrès au leadership.

Avec raison, Pauline Marois a donné le coup d'envoi à une course à la direction du Parti québécois en indiquant dès hier matin qu'elle serait candidate. Elle oblige ainsi les autres candidats à la suivre rapidement sur cette voie. Il sera souhaitable que l'élection d'un nouveau chef survienne relativement tôt, soit dès l'automne prochain. Certains font déjà des calculs stratégiques pour reporter le plus tard possible un congrès pour donner le temps à Gilles Duceppe de résoudre le dilemme dans lequel il se trouve. Tôt ou tard, celui-ci devra choisir entre la direction du Bloc et celle du PQ. Mieux vaut qu'il tranche sans tarder pour le bien de l'une et l'autre formation.

En démissionnant, Bernard Landry rend possible maintenant un changement de génération à la direction du Parti québécois qui a appartenu jusqu'ici à celle de ses fondateurs. L'expérience acquise par Bernard Landry au cours de ses 40 ans de militantisme était rassurante pour bien des militants qui se retrouvent un peu inquiets pour la suite des choses. Néanmoins, on a vu au cours de ce congrès une présence beaucoup plus forte de jeunes. Ce parti, que l'on disait vieillissant, a été rajeuni, et il est inévitable que cela se sente dans toutes les instances, y compris à la tête.

Cette transformation du Parti québécois est en large partie le fruit du travail de Bernard Landry qui n'a cessé d'oeuvrer en ce sens. Il a su de la même manière mener l'actualisation d'un programme qui avait besoin d'être dépoussiéré. Il a ainsi rendu un grand service à son parti.

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