L'affaire Grewal

Le premier ministre Paul Martin a obtenu un répit en faisant approuver de justesse le budget Goodale le 19 mai grâce à l'appui de la transfuge conservatrice Belinda Stronach. Pour s'assurer de remporter ce vote, il s'est livré avec d'autres députés conservateurs à des tractations dont la nature suscite aujourd'hui des doutes sérieux quant à l'éthique qui guide son gouvernement.

Ce à quoi on a assisté durant les jours qui ont précédé ce vote était littéralement du marchandage. Ce fut d'abord la négociation avec le NPD, qui a conduit à l'ajout de dépenses de 4,5 milliards au budget, puis l'entente avec Belinda Stronach pour qu'elle traverse la Chambre. Mais il y a aussi eu ces discussions avec le député Gurmant Grewal, conservateur de la Colombie-Britannique, pour qu'il prenne le même chemin avec son épouse, elle aussi députée.

Dans le cas du NPD, cela s'est fait ouvertement. Son chef, Jack Layton, a posé publiquement ses conditions, auxquelles le premier ministre a consenti tout aussi publiquement. Dans le cas de Mme Stronach, le tout s'est conclu derrière des portes closes, chaque partie jurant que le tout s'est fait sans exigences aucunes, même si la nouvelle recrue libérale a aussitôt été nommée ministre. Dans le cas du député Grewal, les discussions, que les émissaires libéraux croyaient secrètes, ont été enregistrées et sont aujourd'hui publiques.

Ces enregistrements soulèvent de nombreuses questions auxquelles le député conservateur et le premier ministre n'apportent pas de réponses claires. Qui a amorcé les échanges entre M. Grewal, le chef de cabinet de M. Martin et le ministre Ujjal Dosanjh? Les bandes ne permettent pas de le savoir et les réponses des intéressés sont contradictoires. Cependant, les émissaires libéraux ont bien fait comprendre au député que s'il traversait la Chambre, s'abstenait de voter ou devenait député indépendant, le gouvernement lui en serait reconnaissant. On a aussi évoqué une rencontre avec le premier ministre, laquelle, assure celui-ci, n'aurait pu avoir lieu que si aucune condition n'avait été posée.

Le mot «condition» est capital car l'article 119 du Code criminel stipule qu'est passible de 14 ans de prison «quiconque occupant une charge judiciaire ou étant membre du Parlement [...] donne ou offre, par corruption, à une personne occupant une charge judiciaire ou étant membre du Parlement de l'argent, une contrepartie valable, une charge, une place ou un emploi à l'égard d'une chose qu'elle a accomplie ou qu'elle doit accomplir». Le Bloc québécois a demandé à la GRC d'ouvrir une enquête en vertu de cet article. Celle-ci est à déterminer s'il y a matière à enquête.

Y a-t-il eu trafic d'influence? On ne peut pas conclure cela pour l'instant. Cependant, il est évident que les libéraux se sont prêtés tout à fait volontairement à ces tractations. Si, comme ils le prétendent, les rencontres ont eu lieu à l'initiative du député, ils auraient pu fermer la porte à toutes discussions au vu des intentions qui l'animaient. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils ont joué avec le feu, se montrant prêts à certaines compromissions pour garder le pouvoir.

Cette affaire nous fait voir le côté le moins beau de la politique, celui où l'ambition prend le pas sur les principes. Au moment de devenir premier ministre, Paul Martin se faisait fort de restaurer les valeurs éthiques du gouvernement. Presque chaque jour, il assure qu'il mettra tout en oeuvre pour que ne se reproduise pas un scandale comme celui des commandites. Les enregistrements faits par M. Grewal créent un doute sérieux. M. Martin contribuerait à le lever en appuyant la demande d'enquête adressée à la GRC et en demandant à ses deux émissaires d'abandonner temporairement leurs responsabilités.

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