Ces yeux-là

On dit d'elle qu'elle a le visage d'un ange mais les yeux du diable. Elle fut une adolescente sans histoire, une jeune femme respectable, puis une détenue modèle. Mais elle a aussi été une criminelle, influencée par un homme sans scrupules, menant une double vie et n'épargnant même pas sa famille. Qui est-ce?

Il n'y a pas que Karla Homolka qui répond au portrait de l'innocente beauté qui tue. On en a dit autant de Violette Nozière, célèbre criminelle de la France des années 30, mythifiée de son vivant et immortalisée sous les traits d'Isabelle Huppert dans un célèbre film de Claude Chabrol.

On objectera une différence de degré: Violette Nozière avait empoisonné ses parents alors que Karla Homolka a pris part à l'agression de jeunes filles, dont celle de sa soeur, à leur martyre puis à leur assassinat.

Néanmoins, dans les deux cas, les coupables échappent aux catégories d'usage: rien de leurs comportements passés ou de leurs origines sociales ne laissait présager qu'elles agiraient avec préméditation, à répétition et sans remords. Toutes deux ont néanmoins gardé l'appui de leurs familles respectives, persuadées que leur fille avait été envoûtée.

Et ce sont de belles femmes: or la beauté féminine et la jeunesse, quand elles sont couplées au crime, troublent. Même les politiciens, autrefois un président de la République, aujourd'hui un premier ministre de l'Ontario, s'en font du capital politique. Ces jeunes femmes hors du commun voient en fait leurs crimes leur échapper: elles deviennent les réceptacles de l'inconscient collectif de leur époque.

Ainsi, Violette Nozière a reçu l'appui des surréalistes, Paul Éluard composant même un poème en son honneur. On l'a dépeinte comme la victime d'une société étouffante, de liens du sang oppressants. La pression de l'opinion a sauvé Violette Nozière de la condamnation à mort.

Le romantisme est interdit avec Karla Homolka: on est à l'ère de l'image, et le couple Homolka-Bernardo a filmé ses agressions sordides. Et parce qu'elle a su manoeuvrer pour dénoncer son mari et limiter sa peine à purger, il n'en devient que plus clair qu'elle est l'incarnation des perversités de notre temps. L'opinion publique n'en finit plus de condamner le moindre de ses sourires.

Jusqu'où ira le parallèle? À sa sortie de prison, Violette Nozière s'est mariée et a mené une vie normale, faisant mentir les psychiatres qui, à la barre, l'avaient dénoncée. Karla Homolka n'échappe pas non plus aux regards scrutateurs, de celui des experts à celui de ses codétenues. Les avis ne peuvent pas être plus partagés ni plus caricaturaux. Le simple fait de lui parler donne froid dans le dos, disent les uns; elle ne présente aucun risque, assurent les autres.

Le fait est qu'on n'en sait rien du tout: la jeune fille de bonne famille cachait un monstre; il n'est pas impensable que la détenue sans reproche ait gardé une âme noire. Seulement, elle a purgé sa peine. Et en totalité, ce qui est déjà exceptionnel. Qu'est-ce que notre société peut exiger de plus? L'enregistrement de l'ADN? La surveillance particulière de délinquants sexuels? Ces mesures existent mais n'empêchent pas l'horreur. Il faut rappeler le cas de la petite Holly Jones, agressée et démembrée à Toronto en 2003. L'enfant vivait dans un quartier qui comptait 200 délinquants fichés. Son meurtrier était finalement un homme au-dessus de tout soupçon.

Si la crainte est vraiment trop forte, le Code criminel prévoit encore des dispositions de surveillance pendant un an, ce qui sera plaidé aujourd'hui à l'encontre de Karla Homolka. La preuve et non la pression populaire fera foi de leur nécessité.

Néanmoins, Violette Nozière peut aussi être une source d'inspiration. En fin de peine, elle avait été prise en charge par les Dominicains, promise au couvent. La religion était la figure de l'autorité de l'époque. Il faut voir quels mécanismes peuvent asseoir aujourd'hui cette image d'encadrement tout en jouant le rôle de tampon entre une célébrité du crime et la vindicte populaire. C'est à ce défi, bien plus qu'à l'application d'un article de la loi, que le procès qui s'ouvre devra répondre.

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