S'accrocher

En s'adressant à la nation ce soir, le premier ministre Paul Martin clôturera une semaine qui a démontré à quel point les libéraux ne gouvernent pas ce pays mais s'y accrochent. Ce gouvernement, en fait, n'a jamais compris qu'il était minoritaire et que le fruit est maintenant mûr pour tomber. À vouloir retarder la chute, il ne court qu'un risque: pourrir sur la branche.

En dépit de tous ses discours, l'arrivée de Paul Martin au pouvoir n'a rien changé à la vieille mentalité libérale: le pouvoir reviendrait de droit à ce parti qui a dominé la politique canadienne au XXe siècle. C'est, au fond, la source du grand désarroi de ce gouvernement minoritaire qui n'a jamais su s'accepter comme tel.

D'une part, les libéraux de M. Martin ont tellement promis mais si peu accompli — traînant les pieds dans les dossiers audacieux comme le mariage homosexuel, livrant un simulacre de marchandise là où il fallait une politique forte comme sur l'accord de Kyoto — qu'ils ont eux-mêmes peine à dresser un bilan de leurs réalisations. D'autre part, ils n'ont pas su jouer le jeu parlementaire qu'impose la minorité: créer des alliances avec l'opposition et ne pas se moquer du Parlement comme ils l'ont fait, en dépit de leur «réforme démocratique» de février 2004.

Quel respect ce gouvernement a-t-il eu pour les partis d'opposition quand, unis sur quelques votes, ils ont désavoué des nominations ou défait des propositions et que les libéraux sont quand même allés de l'avant? Quel respect a-t-il encore pour cette opposition qui, si elle s'entend, a parfaitement le droit de le défaire mais qu'il prive de moyens d'agir?

En théorie, les astuces employées cette semaine pour retarder la tenue des journées de l'opposition ou un vote sur des dispositions budgétaires — seules occasions où des motions de non-confiance peuvent être adoptées — ne débordent pas la réglementation parlementaire. Mais quelle est la légitimité de procéder ainsi?

Selon nos traditions, un gouvernement en crise — et c'est ce que nous avons — n'a pas à se défiler devant les députés. Ce faisant, il ne fait que provoquer l'opposition et s'assurer de l'adoption du vote de non-confiance qui aura malgré tout lieu au mois de mai — les conservateurs, encore plus habiles stratèges que les libéraux, ayant vite trouvé la manière de tourner en leur faveur les règlements.

Mais pour Paul Martin, c'est comme si les Communes n'existaient plus. Houspillé à la période des questions, il a décidé d'aller là où personne ne le contredira: à la télévision, pour parler droit dans les yeux aux citoyens dégoûtés de la politique. L'effet de surprise est là — l'effervescence à Ottawa en témoigne. Mais que nous vaut cette sortie inopinée? Certes, le scandale des commandites est un des plus importants à avoir secoué le Canada, mais M. Martin nous a répété ad nauseam qu'il n'a rien eu à y voir. Que saura-t-il nous dire de plus, de mieux, pour ne pas être taxé d'électoralisme?

S'adresser à la nation est un geste solennel: M. Martin a-t-il vraiment un message d'une telle hauteur à transmettre ou ne fait-il qu'instrumentaliser à ses propres fins un moyen exceptionnel dont il dispose à titre de premier ministre? Le fait qu'on puisse poser la question démontre en soi le peu de confiance que ce gouvernement suscite et explique le crise qui, depuis des semaines, sévit aux Communes.

Ce qui est sûr aussi, c'est que Paul Martin et son équipe sont toujours aussi déconnectés de la réalité québécoise. Au cabinet du premier ministre, on dit que ce discours n'est pas une décision de dernière minute. Si rien de précipité ne le justifie, pourquoi alors M. Martin vient-il faire de l'ombre au budget de Jean Charest?

L'an dernier déjà, en tenant les élections le 28 juin, il avait oublié qu'au Québec, l'été commence le 24. Cette fois, il est prêt à n'occuper qu'un petit coin de une des journaux québécois demain matin. Drôle de calcul. Ou indifférence normale quand on persiste à croire qu'on est un parti pas comme les autres, le sauveur du pays.