Rhabillons-nous!

La vérité sort de la bouche des enfants, et elle est crue. Que croyait-on? Que dans une société qui, voyeuse et exhibitionniste, consomme la chair fraîche du matin au soir, les enfants seraient épargnés? Ce n'est pas la sexualité des jeunes qui pose problème, c'est la nôtre. Celle de nos fantasmes, qu'on leur impose au premier degré.

Le dossier du Devoir sur ces «Ados au pays de la porno» a troublé: beaucoup de gens en ont été surpris, choqués, incrédules. Est-ce vrai? Exagéré? Répandu? Et si différent des temps passés? Après tout, les (très) jeunes délurés n'ont pas attendu le XXIe siècle pour se manifester.

Mais les délurés d'autrefois ne banalisaient rien du tout: ni la bouteille, ni le docteur, ni le pelotage dans les coins sombres, ni les

relations sexuelles précoces. Ils avaient conscience de franchir des limites, de passer des étapes, de s'initier, avec maladresse ou vantardise, à cette part d'univers adulte dont on ne parlait pas.

Quand les adultes ont enfin ouvert la bouche — ce qui valait mieux que l'hypocrisie —, il s'est toutefois passé un phénomène dont on n'a pas pris la pleine mesure: le sexe n'était pas qu'un aspect de la vie, il l'avait avalée tout entière. Il est devenu un sujet de conversation, un mode de vie, une référence, une obsession. Dans nos sociétés occidentales, nous sommes titillés des dizaines de fois par jour, à la manière de ces singes bonobos qui, quotidiennement, passent à l'acte à répétition.

On dit des bonobos qu'ils utilisent le sexe comme régulateur social, apaisant ainsi les tensions du groupe. À nos sociétés débordées, à la course, en burn-out — qui ont, oui, besoin elles aussi de caresses — il reste peu d'énergie pour sombrer dans une sexualité débridée. On peut sublimer par contre: par l'imagination, le récit, l'image.

Seulement voilà: à l'ère de la massification des comportements et de la consommation exacerbée, ces pratiques ne pouvaient demeurer individuelles. Le sexe est devenu industrie: c'est un drame que les bonobos ne connaissent pas, mais qui frappe de plein fouet nos rejetons.

La sexualité, cette pulsion de vie, devrait être basée sur l'échange, le plaisir et l'affection — qui, sans être l'amour, témoigne d'un certain bien-être avec l'autre. Les adultes — du moins on le souhaite — font ces nuances. Pas les jeunes, qui sont assommés par les fantasmes à la chaîne que nous leur renvoyons.

Ce qui frappe dans notre dossier, c'est qu'il n'est jamais question de bonheur, mais de performance, de domination, de pressions sociales, d'infections... et de quête d'amour (on y revient toujours, chez les filles surtout). Ajoutons-y le silence de tous ces jeunes que ces pratiques rebutent ou gênent, et qui n'osent pas le dire parce que la pudeur et l'intimité sont les tabous de notre époque.

La seule armure des ados, «pratiquants» ou non, face à une telle déferlante, c'est de banaliser. Déjà, élevés sans inhibition, ils n'ont pas d'a priori devant l'objectivation du corps, qui se manifeste par l'habillement, le piercing, le tatouage. Le sexe en est la continuité. Il est donc réduit à une mécanique, sans sentiments, ni séduction, ni sensualité. En fait, sans rapport à l'autre pour les garçons, sans rapport à soi pour les filles — les grandes perdantes de cette sexualité qui fait un triomphe à la fellation.

On cherchera des façons de freiner cette pornographie qui s'inscrit au quotidien: réglementer Internet; parler de valeurs à l'école plutôt que de la seule nomenclature des maladies et des positions à risque; brasser les parents et les médias...

Mais il faudrait d'abord réapprendre à être des humains: qui savent dire non, se choquer et laisser monter le désir. En son temps, en son lieu, et avec qui nous convient vraiment.

jboileau@ledevoir.ca
1 commentaire
  • Marc Kandalaft - Inscrit 9 mai 2005 08 h 49

    Très bien dit

    Merci pour ce point de vue pertinent et, à mon sens, tout à fait juste.