Le mouton noir

Tout récemment, le quotidien Libération coiffait un article consacré au sentiment qu'éprouvent les Français à l'endroit de la Constitution européenne comme suit: «Le non s'incruste». Il ne s'agit pas d'un non qui s'accroche ou qui se cramponne mais bel et bien, on le répète, d'un non qui s'incruste. À preuve, 13 sondages consécutifs le donnent gagnant du référendum — le 29 mai prochain — commandé par le président Chirac.

Cette cascade de non a obligé celui-ci à précipiter son entrée en campagne, initialement prévue pour début mai. Lors d'un débat télévisé animé par un présentateur de nouvelles flanqué de deux agités du bocal médiatique, Chirac s'est employé à dramatiser les effets d'un non. Selon son analyse, si le refus de la Constitution se confirme, la France sera alors «le mouton noir» de l'Europe. Pis encore, «elle n'existera plus politiquement». Venant d'un homme réputé pour avoir conservé de sa conversion tardive à l'Europe un sentiment tiède à son endroit, cette dramatisation étonne par son excès.

Car si la France dit non, ce qui n'est pas souhaitable, elle ne sera pas la seule. La Pologne, l'Irlande, la République tchèque et surtout la Grande-Bretagne ont une forte inclination, assure-t-on, pour le non. Lorsqu'on songe à cette addition probable de non de nations militant pour une Europe libérale, on ne peut que regretter le chantage émotif servi par Chirac ou, plus exactement, que ses menaces aient eu le dessus sur le fait indéniable que cette constitution, si elle parvient au terme de cette course d'obstacles, favorisera un rééquilibrage entre l'économie et la politique au profit de cette dernière.

On ne peut que regretter la mise en scène arrêtée pour la prestation du président d'un pays à l'origine de l'Union européenne. Tout a été conçu pour écarter tout débat avec un chef de file du non — un Laurent Fabius, par exemple — parce qu'on ne voulait pas que cela tourne à une discussion «entre initiés». Au lieu de favoriser justement la mise en lumière des arguments des uns et des autres en début de campagne et d'entonner les trompettes de la dramatisation dans le dernier droit, le chef de l'État en personne a opté pour le nivellement par le bas. Comme si la République était une république d'abrutis inaptes à comprendre les subtilités de la Constitution.

Si on saisit bien le propos des adhérents au oui, le texte soumis aux Français ainsi qu'aux autres Européens permettra, s'il est adopté par tous, de freiner la dérive libérale que symbolise tant ces jours-ci le nouveau président de la Commission européenne, Manuel Barroso. Précisons que depuis sa nomination, ce dernier s'est entouré d'ultralibéraux. On pense notamment à Neelie Kroes, commissaire à la Concurrence, et à Danuta Hübner, commissaire aux Politiques régionales, qui militent avec ardeur pour davantage de laisser-faire.

Dans le camp du non, on retrouve comme d'habitude les nationalistes ainsi que les fascistes du Front national, sans oublier l'extrême gauche. La grande nouveauté réside dans le fait que des ténors du Parti socialiste, le parti proeuropéen par excellence, font campagne pour le refus. Cette nouveauté exige un effort pédagogique constant de la part du oui d'ici le 29 mai.