Un plan inacceptable

Ceux qui croyaient que la nomination de Stéphane Dion au ministère de l'Environnement annonçait des jours meilleurs pour les défenseurs du protocole de Kyoto seront déçus. À la lumière du plan rendu public cette semaine, on comprend que M. Dion ne pèse pas lourd au sein d'un cabinet Martin beaucoup plus sensible aux préoccupations de la grande entreprise qu'au respect des contribuables, à qui on fera porter l'essentiel des coûts associés à la mise en vigueur du protocole.

Un journal rapporte qu'une société américaine offre aux propriétaires de véhicules énergivores de rouler «vert» simplement en apposant sur leur pare-chocs un autocollant payé entre 30 et 80 $, selon la voracité du moteur. Qu'est-ce que cet autocollant a de particulier? Rien, si ce n'est que la société qui l'imprime s'engage à financer des projets d'énergie verte avec l'argent de la vente, par exemple la construction d'une éolienne.

Malgré son originalité, on conviendra que cette façon de combattre la pollution a quelque chose d'absurde. Polluez tant vous voudrez, nous nous chargerons de compenser vos dégâts! Or le plan de mise en oeuvre du protocole de Kyoto que vient d'annoncer le ministre Stéphane Dion est de la même eau.

Ainsi, alors que les pétrolières canadiennes, les cimenteries et les producteurs d'énergie thermique sont responsables de la moitié des émissions de GES, Ottawa ne leur fixe comme objectif qu'une part de 13 % de l'effort total nécessaire. Même chose pour l'industrie automobile, qui n'aura à assumer qu'un huitième de l'objectif de réduction qui aurait dû lui échoir si Ottawa s'en était tenu au principe du pollueur-payeur.

Qui fera les efforts nécessaires pour ramener en sept ans les émissions de GES à un niveau 6 % plus bas que celui de 1990? La réponse est aussi absurde que dans notre histoire d'autocollants: le Canada n'a jamais eu l'intention d'atteindre cet objectif. En fait, au lieu de forcer la main aux pollueurs, Ottawa a choisi de leur fixer des objectifs très bas et de compenser le manque à gagner par l'achat de crédits à la bourse mondiale du carbone. Il en coûtera donc littéralement des milliards aux contribuables pour payer ces crédits, dont le prix de 23 $ à l'heure actuelle dépasse déjà largement le plafond de 10 $ prévu il y a quelques années.

Pis encore: même dans le cas où une entreprise ne respecterait pas son objectif minimum de réduction des émissions de GES et déciderait de compenser elle-même en se procurant de tels droits à l'incurie, Ottawa s'engage à prendre à sa charge la différence entre le prix du marché et un plafond de 15 $ fixé arbitrairement après négociations avec l'industrie. Ce sont donc les contribuables qui paieront la note, tout comme ils paieront celle des projets d'énergies alternatives qui seront financés en tout ou en partie par deux nouveaux fonds fédéraux, le Fonds du climat et celui du partenariat.

Au total, d'ici 2012, seulement 15 % de l'effort global attendu du Canada aura été assumé par les entreprises, le reste étant laissé aux bons soins des particuliers. Et encore, non pas ceux qui conduisent des VUS, des VTT ou autres gadgets polluants mais tous les salariés qui paient des impôts.

Qui plus est, comme on aura remplacé une partie des réductions de GES par l'achat de crédits de carbone, rien ne nous assure que nous n'aurons pas à supporter un niveau de pollution supérieur à la situation actuelle. Voilà comment, avec un peu d'imagination, des politiciens sans colonne vertébrale sont en train de transformer un objectif louable et politiquement rentable en un autre beau cafouillage.

j-rsansfacon@ledevoir.ca