Une histoire japonaise

Depuis quelques jours, le Japon est l'objet d'une fureur chinoise passablement aiguisée. Le moteur de celle-ci est un livre d'histoire rédigé par des enseignants réputés pour promouvoir une lecture nationaliste du passé de leur pays. Dans leur ouvrage, les auteurs éludent l'occupation militaire de l'Asie par les Japonais en plus de faire pratiquement l'impasse sur le massacre de Nankin en 1937, qui avait fait 300 000 victimes. Parce qu'ils estiment que le Japon a une conception «masochiste» de son histoire, ces négationnistes, c'est cela qu'ils sont, traitent l'épisode de Nankin comme un fait anodin. Un incident parmi d'autres.

Il n'en fallait pas plus pour que des milliers de Chinois descendent dans les rues pour lancer des oeufs pourris, entre autres choses, en direction du consulat japonais à Canton et de l'ambassade du Japon à Pékin. Et ce, en rythmant des slogans au contenu guerrier. Bref, l'humeur de l'empire du Milieu est aigre-douce. Et celle de l'empire du Soleil-Levant l'est tout autant. Car sur ce front, toujours celui de l'histoire, les autorités japonaises disposent de réserves imposantes.

Tout d'abord, en ce qui concerne le livre à l'origine du litige, les responsables japonais ne cessent de faire remarquer que celui-ci est étudié par 0,1 % des écoles de l'archipel. Mais il y a mieux. Il y a plus convaincant. Les ouvrages sur lesquels planchent les jeunes Chinois de toutes les écoles et collèges du pays gomment les faits suivants: l'implication de la Chine dans la guerre de Corée, l'invasion du Tibet en 1951, l'attaque de l'Inde en 1962, l'expédition punitive au Vietnam en 1979, sans oublier les millions de victimes du Grand Bond en avant et de la Révolution culturelle de Mao Tsé-toung ainsi que l'écrasement sanglant des manifestations estudiantines de 1989. En un mot, la pédagogie chinoise se résume en une amputation profonde de la mémoire.

Cette passe d'armes sert de paravent, on s'en doute, au but que se sont fixé les leaders chinois. Ces derniers veulent à tout prix, à n'importe quel prix, empêcher le Japon d'accéder au Conseil de sécurité de l'ONU. Pékin ne veut pas que le Japon hérite éventuellement d'un droit de veto. L'Inde? À la rigueur. Mais il n'est pas question que Tokyo, allié indéfectible des États-Unis, s'assoit à la même table.

D'autant moins qu'en février dernier, le gouvernement japonais a décrété que la sécurité de Taïwan constituait «un objectif stratégique commun avec les États-Unis». À la lecture de cette affirmation, on imagine que l'ensemble de la nomenklatura chinoise a dû avaler de travers. Ce n'est pas tout. Dans un récent livre blanc consacré à la défense du Japon, les signataires de celui-ci estiment qu'il faut considérer la Chine «comme une menace potentielle». C'est à noter, cet avertissement fait suite à l'amorce d'un vaste débat pour amender possiblement la Constitution du Japon afin que la notion de stricte neutralité soit assujettie à celle de sécurité. CQFD: une augmentation très prononcée du budget de la Défense japonaise est au programme.

En attendant la suite, on retiendra que l'utilisation de l'histoire comme procureur général du temps présent est extrêmement malsaine.

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