Piloter l'éducation

C'est une série d'avertissements au gouvernement Charest que le Conseil supérieur de l'éducation lance dans son dernier avis, qui couvre tous les aspects du nouveau régime pédagogique. La cohérence n'est pas toujours au rendez-vous. Si la critique du CSE concernant l'anglais en première année frappe, celle qui circule tout au long du document n'est pas non plus à négliger.

Il existe un principe de base en éducation: il faut comprendre les fins visées avant de mettre en place les moyens pour y arriver. Évident? Pas nécessairement si l'on en croit la lecture de l'avis du Conseil supérieur de l'éducation (CSE) rendu public hier.

Ainsi, à quoi bon enseigner l'anglais en première année si on ne connaît pas l'efficacité de la méthode? Cette promesse électorale libérale, introduite dans le régime pédagogique présenté au début de février par le ministre de l'Éducation de l'époque, Pierre Reid, manque toujours de «justification pédagogique», note le CSE. Pour bien apprendre l'anglais, ne vaut-il pas mieux s'y mettre de manière intensive, comme le Conseil le préconisait déjà en 1994?

En fait, une foule de questions se posent devant cette nouvelle mesure, et il n'y a ni consensus ni bilan des expériences menées ailleurs qui peuvent aider à y répondre. Avant d'agir, il faut donc faire ses devoirs, indique sèchement le CSE. Au cabinet du ministre de l'Éducation, on a beau dire qu'un groupe de travail se penche déjà sur la question, l'essentiel reste à faire: «connaître plus précisément les objectifs et les compétences visées».

D'ailleurs, le Conseil a beau avaliser la plupart des nouveautés du régime pédagogique, il rappelle que, selon les objectifs de la réforme, le fonctionnement de l'école se doit d'être souple, décentralisé, axé sur les besoins de l'élève, sans le stigmatiser. Or bien des articles du nouveau régime semblent l'oublier. D'où un certain travail de réécriture du CSE qui, de-ci, de-là, apporte des précisions afin de s'assurer que l'on ne retombe pas dans de vieilles ornières.

Le Conseil, en fait, a très bien identifié le danger qui guette: l'application mécanique des nouvelles normes alors que la réforme est d'abord une dynamique qui exige un ajustement constant à l'enfant. Par exemple, il sera parfois nécessaire de permettre à un élève de prendre une année de plus pour compléter son primaire. Mais cela ne signifie pas de tout reprendre à zéro, comme à l'époque des redoublements: il s'agira plutôt de travailler sur les faiblesses précises de l'enfant.

De même, le Conseil note que l'esprit de la réforme se perd dès qu'on arrive en 3e année du secondaire, alors que le nouveau régime répartit les élèves, selon leurs capacités, dans différents programmes aux cours déjà fixés. Cette façon de faire — nous l'avions souligné en février — contrevient au rapport Inchauspé, qui a suivi les États généraux sur l'éducation. Selon ce rapport, les étudiants devaient suivre la même formation jusqu'en 3e secondaire et avoir droit, pour les deux années suivantes, à un grand nombre de cours à option. Le CSE n'a donc pas rejeté la proposition libérale mais l'a adaptée afin que l'idée d'une formation commune, centrale dans la réforme, soit maintenue.

C'est d'ailleurs là tout l'intérêt de l'avis: son mélange de pragmatisme et de convictions. La réforme, victime de critiques qui l'ont dénaturée, a eu bien mauvaise presse. Le Conseil supérieur de l'éducation, et c'est heureux, réaffirme la nécessité de son implantation.

Il admet cependant que la réussite d'un si vaste projet repose sur plusieurs éléments, dont «un pilotage ministériel clairement affiché». Hélas, la question se pose: depuis que les libéraux sont au pouvoir, y a-t-il un pilote à l'éducation?

jboileau@ledevoir.ca

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1 commentaire
  • Benoît Bélanger - Inscrit 13 avril 2005 10 h 26

    L'histoire est-elle encore une fois en train de se répéter ?

    Nous avons vécu des dérapages du ministère de l'Éducation, il y a des décennies relativement à l'enseignement de l'Histoire du Québec qu'on a fait disparaître au Primaire. Il y a manifestement dans ce ministère, des individus qui en veulent à la prédominance de la culture française dans ce coin de pays. Il y a quarante ans, on s'est attaqué à l'un des piliers fondamentaux de la culture québécoise, soit la transmission de la connaissance de nos racines.

    Aujourd'hui, c'est encore plus grave, parce qu'on s'attaque au fondement même de la volonté d'un grand nombre de québécois de se donner enfin un pays, soit l'ancrage solide de la connaissance de la langue française.

    Ce que ce ministère veut nous faire oublier c'est la réalité indéniable de l'importance de plus en plus grande de l'immigration de néo-canadiens au Québec, immigrants qui tiennent à conserver la culture de leur pays d' origine. Ce qui assurément est fort légitime. Et pour arriver à réaliser cette aspiration, ils continuent à vivre dans leur langue à la maison.

    Or nos écoles existent pour tous les enfants québécois, peu importe leur origine. Vouloir imposer l'enseignement d'une troisième langue à ces enfants à un âge aussi précoce est la garantie qu'ils n'en maîtrisent aucune de façon satisfaisante en bout de piste. C'est aussi un bon moyen de faire dévier les espoirs nationalistes des québécois pour favoriser la théorie Trudeauesque (qui rime avec grotesque) d'une culture canadian en mode de courtepointe!

    Merci au CSE d'appliquer des freins aux ambitions de ces fonctionnaires qui semblent se coopter impunément dans un ministère vital pour la survivance de la culture québécoise!
    bb