Les larmes de Jean Chrétien

La menace d'une sécession possible du Québec que les fédéralistes canadiens croyaient à jamais jugulée vient les hanter à nouveau. Les révélations des derniers jours à la commission Gomery leur ont fait prendre conscience que le pire pourrait survenir. De fait, leurs inquiétudes sont aujourd'hui tout à fait justifiées.

Le Canada anglais, qui s'était convaincu ces dernières années que «les conditions gagnantes» d'un autre référendum n'allaient jamais être réunies, a perdu sa belle assurance. L'illustre on ne peut mieux ce commentaire de Warren Kinsella, un proche de Jean Chrétien, fait après les révélations de Jean Brault devant le juge Gomery: «... à part le fait qu'un référendum remporté par le camp du OUI est de plus en plus probable, je ne sais quoi dire.»

Commentateurs et analystes de la presse anglophone ont aussi découvert une réalité nouvelle et décrivent à leurs lecteurs le scénario funeste qui se dessine: ce sera d'abord la défaite du gouvernement Martin aux Communes suivie de l'élection d'un gouvernement conservateur minoritaire et donc soumis aux diktats du Bloc québécois. Puis, dans deux ans, viendra le retour au pouvoir à Québec du Parti québécois et la tenue d'un nouveau référendum.

Cette inquiétude est d'autant plus vivement ressentie dans le reste du Canada que la conjoncture nouvelle qui lui est révélée depuis une semaine est le fruit en grande partie de la stratégie de défense du fédéralisme mise en place par celui que l'on croyait être le sauveur du Canada. Jean Chrétien, après avoir pleuré de frayeur à la veille du référendum, lui avait promis que plus jamais le pays ne risquerait l'effondrement. Sa stratégie avait rassuré. Une fois les souverainistes menottés par la loi sur la clarté référendaire, il ne s'agissait plus que de conditionner l'opinion publique québécoise, une opération dont le fer de lance serait le désormais célèbre programme des commandites.

Cette opération de propagande se révèle aujourd'hui un fiasco total, l'effet obtenu étant à l'inverse de celui recherché. L'opinion québécoise est braquée contre les libéraux, aussi bien ceux de Paul Martin que ceux de Jean Charest. Quant à Jean Chrétien, qui demeurait le plus fervent défenseur de la cause fédéraliste au Québec, il est désormais muselé. Son nom étant doublement associé au scandale des commandites — il est le père du programme des commandites, et parmi ceux qui défilent devant la commission d'enquête se trouvent ses amis et ses proches — il a perdu toute crédibilité.

Devant ce constat, on imagine Jean Chrétien pleurer, de rage cette fois. Il avait cru sa stratégie imparable. D'une pierre, il estimait en effet pouvoir faire deux coups, puisque, tout en s'attaquant au mouvement souverainiste, il allait profiter des circonstances pour renforcer le gouvernement fédéral, ce qu'il a résolument fait durant les huit années qui ont suivi le référendum de 1995.

Ce n'est pas la première fois que le Canada anglais découvre que ceux qui leur avaient annoncé la mort du mouvement souverainiste avaient fait une mauvaise lecture de la réalité. L'irrémédiable ne se produisant pas, on ne s'en est pas trop inquiété, ne prenant pas conscience que la stratégie du gouvernement Chrétien conduisait à une nouvelle crise nourrie par le refus d'accueillir même les revendications dites traditionnelles du Québec. L'échec de l'accord du lac Meech a ainsi conduit au référendum de 1995 dont le résultat a inspiré le programme des commandites qui aujourd'hui ouvre une nouvelle période de tension.

S'il est juste de voir dans le scandale des commandites une menace sérieuse à l'unité canadienne, il faut toutefois ramener les choses à leur juste dimension. Tout n'est pas joué. Tout dépendra de la capacité des leaders fédéralistes d'assumer la volonté de changement des Québécois. En 1984, le premier ministre conservateur Brian Mulroney leur avait tendu la main et engagé un long processus qui fut sans lendemain. Cette fois, la barre sera encore plus haute que par le passé. Pour les convaincre de faire confiance au fédéralisme, il faudra que, d'ici à la prochaine élection au Québec, les choses aient réellement changé. Reste à voir si une telle volonté existe, même aiguillonnée par la menace de la sécession.

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