Dieu doit payer

À animateur exceptionnellement malfaisant, à directeur de station exceptionnellement négligent, il faut un jugement d'exception. C'est ce qu'a rendu le juge de la Cour supérieure Yves Alain dans l'affaire Sophie Chiasson.

En annonçant la décision de Genex de porter la cause en appel, le porte-parole de la compagnie a fait valoir que le jugement «déroge de façon importante à la jurisprudence». Ce n'est vrai que si l'on adopte une façon très étroite de voir les choses. Si les 200 000 $ accordés par le juge en dommages punitifs dépassent largement ce que l'on a l'habitude de voir au Québec, la conduite de Jeff Fillion dans cette affaire a elle aussi, de toutes les manières, débordé les frontières de l'acceptable.

L'institution judiciaire elle-même a été flouée par M. Fillion et ses amis. Dire que le juge — et on sent à quel point il s'en mord les doigts — avait cru aux excuses sincères de l'animateur envers Mme Chiasson lors de sa comparution! Après leur passage au tribunal, pourtant, Jeff Fillion et ses coanimateurs en ont rajouté en ondes. Erreur: une de plus, une de trop.

Ce comportement, qui s'ajoutait à tant d'autres dérives autour du cas de Sophie Chiasson — jeune femme ordinaire qui a eu le malheur de tomber dans l'oeil de ce Jeff Fillion qui se prend pour Dieu (c'est dans le jugement!) —, a permis au juge de bien jauger à qui il avait affaire. À un matamore incontrôlable, imbu de lui-même, qui se croit invicible et que rien ne peut arrêter. Pour être sûr d'être bien compris, le juge ajoute même en note de bas de page la définition d'un matamore: faux brave, vanteur, bluffeur...

Sophie Chiasson, elle, n'a pas bluffé. Elle a tenu jusqu'au bout, en dépit du coup de fil hargneux de Fillion le jour où il a reçu sa mise en demeure et des agressions verbales qui ont persisté à son endroit. Elle a tenu en dépit aussi de la manière «odieuse», c'est le juge qui souligne, dont Genex s'est comporté à son égard au cours du procès.

Si Genex a pu en mener si large, c'est que Fillion a énormément rapporté. Aucune promesse de s'amender ne peut venir à bout d'une telle obsession, comme le CRTC l'a déjà constaté. La désinvolture du patron Patrick Demers, à cet égard, est bien documentée.

Le juge Alain a donc opté pour le seul langage qui compte: celui de l'argent. Pour rabattre le caquet aux Fillion de ce monde, il faut fixer un montant à la mesure des profits qu'ils rapportent. Ce sera 200 000 $ de dommages punitifs, ceux qui servent à «punir et dissuader», auxquels s'ajoutent des dommages moraux. C'est un juste montant pour une juste cause. Et le bonheur c'est que Jeff Fillion n'est plus en ondes pour la commenter...

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