Les Kurdes en force

Deux ans après le renversement de Saddam Hussein, l'assemblée constituante irakienne a choisi un président et un premier ministre. Le premier résume à lui seul la résistance des Kurdes, il s'agit de Jalal Talabani. Le deuxième symbolise l'autre résistance au dictateur irakien, soit celle des chiites. Son nom? Ibrahim Al-Jaafari, chef historique du parti islamique Al-Daawa. L'un et l'autre sont condamnés à s'entendre. Sinon, le chaos persistera pendant des mois et des mois.

Au lendemain de l'élection générale du 30 janvier dernier, les principaux vainqueurs du scrutin, soit la coalition chiite et l'union des deux partis kurdes, souhaitaient annoncer la formation du gouvernement dans les trois semaines suivantes. On le sait aujourd'hui, le processus fut beaucoup plus laborieux qu'on ne l'avait envisagé. Les sunnites ayant boycotté cette élection, ils furent cantonnés aux rôles de figurants. De fait, le piétinement qui a distingué la composition du cabinet irakien est largement attribuable aux représentants des chiites et des kurdes.

Si l'on se fie à toutes les informations qui ont transpiré, les négociations entre parties se sont enlisées à plusieurs reprises à cause des revendications formulées, et toujours maintenues, par les Kurdes. La hiérarchie de celles-ci est la suivante: le statut administratif de Kirkouk et de ses réserves pétrolières, l'instauration d'un régime fédéral et que l'islam ne soit pas consacré unique source de la constitution que les 275 députés doivent rédiger d'ici à la mi-août.

Principale pomme de discorde entre Kurdes et chiites, la question du statut de Kirkouk a été renvoyée à la fin de la présente année. De tous les contentieux en présence, celui-ci s'avère porteur des principaux dangers qui guettent l'Irak. On se souviendra que c'est le refus d'Hussein, en 1974, d'accorder un semblant d'autonomie administrative à Kirkouk qui avait provoqué la révolte armée des Kurdes que le dictateur avait écrasée avec la férocité que l'on sait avant d'imposer sa politique d'arabisation.

À la faveur de cette politique, Hussein avait commandé le départ de 300 000 Kurdes et de milliers de Turcomans qui se sont installés dans le nord du pays où ils vivent toujours dans des conditions exécrables. Simultanément, Hussein avait forcé l'implantation à Kirkouk de milliers de chiites paupérisés du sud de l'Irak.

Aujourd'hui, ces 300 000 exilés rêvent de retourner dans cette ville qualifiée par Talabani de «Jérusalem du nord». Cela en dit long sur l'attachement culturel et politique que les Kurdes portent à Kirkouk. Ils exigent donc que cette ville soit détachée de l'autorité centrale, de Bagdad, pour mieux être rattachée à la province du Kurdistan. Ils veulent également que les arabes plient bagage, plus exactement que les chiites soient renvoyés dans leurs quartiers.

S'ils obtenaient satisfaction sur ce front, les Kurdes mettraient la main sur la moitié des réserves pétrolières du pays. Cet aspect du dossier suscite les appréhensions les plus vives au sein de la majorité chiite de l'Irak et au sein du gouvernement turc. Car si Talabani et les siens héritent de cette manne pétrolière, preuve serait faite qu'un Kurdistan indépendant serait économiquement viable. On se rappellera que, simultanément au scrutin du 30 janvier dernier, un référendum sur la sécession du Kurdistan avait été organisé. Résultat? 95 % des personnes avaient voté oui.

L'éventualité d'un Kurdistan indépendant et économiquement riche fait frémir les Turcs au point que ces derniers ont indiqué officiellement que, si le statut de Kirkouk était modifié de manière à satisfaire Talabani, une «ligne rouge» serait franchie. CQFD: Ankara menace d'intervenir. Histoire de ne pas être en reste, le jeune imam Moqtada al-Sadr organise ces jours-ci une série de manifestations pour contrer l'éventuel départ forcé des Arabes implantés dans les environs kurdes.

Fort de la position qui est la sienne sur ce sujet, Talabini fait de la surenchère, tout comme les autres leaders kurdes. Ainsi, ils veulent que 25 % de l'ensemble des revenus pétroliers leur revienne de droit. Ils demandent au nouveau chef de gouvernement, le chiite Al-Jaafari, qu'il donne des garanties sur le fait que jamais il ne tentera de colorer la constitution de religiosité. Lorsqu'on sait que le fondement du parti Daawa, dont Al-Jaafari est le chef, s'appelle le Coran il serait étonnant que celui-ci fasse davantage de concessions que celles faites jusqu'à présent.

De tout cela, on retiendra surtout que les 50 000 peshmergas (les combattants kurdes) n'ont toujours pas... désarmé!

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