Langues officielles, inégalité réelle

Le gouvernement Trudeau a présenté son nouveau Plan d’action pour les langues officielles 2023-2028 avant même que ne soit voté le projet de loi C-13 qui donne un peu de mordant à l’actuelle loi sur les langues officielles. Ce plan reconduit la somme consentie dans la précédente version 2018-2023, tout en y ajoutant 1,4 milliard pour atteindre 4,1 milliards.

C’est un niveau d’investissement dont on dit qu’il est « historique ». On ne sait si ce sont les retards qu’a connus l’étude détaillée du projet de loi C-13 qui font que le plan vient avant l’adoption de la nouvelle loi, ce qui devrait survenir en mai à la Chambre des communes. Manifestement, nul besoin de nouveaux pouvoirs législatifs pour financer la kyrielle d’initiatives fédérales destinées à soutenir le français hors Québec et l’anglais au Québec.

À cet égard, l’offensive des députés libéraux de l’île de Montréal Anthony Housefather, Marc Garneau et Emmanuella Lambropoulos n’a peut-être pas permis de retirer toute référence à la Charte de la langue française dans le projet C-13, mais au moins, le gouvernement Trudeau a senti le besoin d’amadouer les Anglo-Québécois en réservant une enveloppe de 137,5 millions pour financer divers services destinés à la minorité anglophone. Feignant la surprise, le ministre de la Langue française, Jean-François Roberge, aurait voulu qu’une partie de ces sommes servent à la francisation des anglophones. De son côté, l’organisme de pression Quebec Community Groups Network a bien accueilli le plan qui financera un meilleur accès, si c’est possible, à la justice, à l’éducation, aux soins de santé et aux services sociaux, tous des services assurés par le gouvernement québécois, pour les « 1,3 million de Québécois de langue anglaise ». On notera que cette définition des anglophones ne se limite pas aux 7 % que représente la minorité historique, comme le conçoit Québec. Le groupe se réjouit particulièrement que le plan mette l’accent sur la diversité et l’inclusion, ce qui représente des « opportunités » pour la communauté anglophone et son rayonnement.

Il va sans dire que la situation des francophones hors Québec est tout autre. D’une façon générale, le plan fut bien reçu quoiqu’à bien des égards les problèmes d’accès à des services en français, que ce soit en matière de garderies, d’écoles, de collèges et universités, de cours de justice et de soins de santé, demeureront entiers.

En campagne électorale, le gouvernement Trudeau avait promis 80 millions par an pour l’éducation postsecondaire : le plan ne prévoit que 32 millions, souligne le média Francopresse. Les déboires de l’Université Laurentienne à Sudbury, qui s’est déclarée insolvable, la difficulté de mettre sur pied l’Université de l’Ontario français à Toronto, et la précarité du Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, notamment, contrastent avec le développement débridé des universités McGill et Concordia au Québec.

Alors que se déploient des services de garde à la petite enfance partout au pays comme il en existe déjà au Québec, il est loin d’être assuré que des garderies de langue française seront accessibles en dépit de l’aide de 50 millions en cinq ans que prévoit le plan d’action dévoilé la semaine dernière par la ministre des Langues officielles, Ginette Petitpas Taylor.

Les données du recensement de 2021 ont montré un déclin du français au Québec. En Acadie, le recul fut encore plus marqué. Dans le reste du Canada, seules des métaphores funestes conviennent pour évoquer la situation. En Ontario, par exemple, le pourcentage de la population qui parle français de façon prédominante à la maison a glissé sous la barre des 2 % alors que les Ontariens sont deux fois plus nombreux à se qualifier comme francophones.

Pour contrer ce déclin, Ottawa mise sur l’immigration francophone. Le plan d’action prévoit consacrer 100 millions de plus, pour un total de 222 millions, afin de soutenir cet apport.

Dans son mot d’introduction, Justin Trudeau s’est félicité du fait que, pour la première fois, la cible d’immigrants francophones hors Québec avait été atteinte l’an dernier avec l’admission de 16 300 immigrants de langue française. L’objectif est fixé à 4,4 %, ce qui représente le pourcentage de francophones hors Québec en 2001, une proportion qui a chuté de 3,5 % depuis. Mais cette politique est un leurre : à ce rythme, pour rétablir le pourcentage de 2001, il faudrait répéter l’« exploit » pendant près de 100 ans, et ce, sans même tenir compte de la formidable puissance assimilatrice du Canada anglais. Ce n’est pas sérieux.

Avec le projet de loi C-13, le gouvernement libéral délaisse en principe la doctrine, élaborée par Pierre Elliott Trudeau, de la parfaite symétrie entre l’anglais et le français en situation minoritaire. Le gouvernement libéral promet d’établir une « égalité réelle » plutôt qu’une « égalité formelle » entre les deux langues officielles. Or, c’est plutôt une inégalité tant réelle que formelle que continueront à supporter les francophones hors Québec dans ce pays essentiellement anglophone.

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