La petite cause

Les révélations de Jean Brault devant la commission Gomery ébranlent le Parti libéral du Canada et jettent de l'huile sur les braises de cynisme qui couvent dans la population. Lors de son passage devant la commission, l'ex-premier ministre Jean Chrétien avait affirmé qu'il ignorait tout des malversations à l'origine des travaux de la commission, que sa seule préoccupation du temps où il dirigeait le gouvernement était l'unité du pays. À la lumière des témoignages entendus à ce jour, il saute aux yeux que M. Chrétien ne pouvait pas ignorer les pratiques de financement auxquelles avaient recours des amis aussi proches que Jacques Corriveau.

Au cours de son témoignage devant la commission, l'ex-propriétaire de Groupaction, Jean Brault, a expliqué que des hauts dirigeants du Parti libéral du Canada lui avaient demandé à plusieurs reprises de contribuer au financement du parti. En réaction à ces accusations, jeudi, le lieutenant politique du PLC au Québec, Jean Lapierre, a défendu son parti en soulignant qu'aucune trace de cet argent n'avait été trouvée dans les livres du parti et qu'il pouvait s'agir d'actes commis par un petit groupe parallèle dont certains membres avaient pu empocher cet argent.

Peut-être, mais l'hypothèse est peu plausible. Le scénario le plus convaincant est celui qui veut que cet argent ait été dépensé au noir pour «la cause», selon les termes de Jacques Corriveau, ami de l'ex-premier ministre Chrétien, tels que rapportés par Jean Brault.

Cette cause qui justifiait le recours à des procédés illégaux, était-ce bien l'unité nationale, comme M. Chrétien l'a si souvent répété?

Pas du tout. Cette cause, c'était la réélection du Parti libéral du Canada longtemps après le référendum de 1995. En fait, si le programme des commandites avait pour but d'accroître la visibilité du fédéral au Québec dans la foulée du référendum, les témoignages entendus devant la commission Gomery permettent de conclure qu'il a été radicalement détourné au profit de la petite politique des députés libéraux et de leur premier ministre, Jean Chrétien. Ainsi, dès 1998, à peu près plus personne au gouvernement fédéral ne s'intéressait au contenu même de ce programme et au sérieux des projets commandités, pas plus d'ailleurs qu'à l'authenticité des factures présentées par les agences responsables alors que l'argent continuait de couler à flots. En revanche, ils étaient quelques-uns, au parti et au gouvernement, à connaître le fonctionnement du système et à savoir s'en servir à leurs fins.

Est-il possible que le premier ministre Chrétien ou son ministre responsable, Alfonso Gagliano, n'aient rien su, comme ils l'ont affirmé devant la commission? Encore là, peut-être, mais ce n'est pas le scénario le plus plausible, tant s'en faut.

Lors de son passage devant la commission, l'ex-premier ministre Chrétien avait reconnu que Jacques Corriveau était un de ses très bons amis. Comment ce M. Corriveau, un imprimeur qui ne fait partie ni du gouvernement, ni de la fonction publique, peut-il être devenu aussi influent dans ce gouvernement?

Comme par hasard, M. Corriveau est aussi celui qui aurait passé les commandes de financement les plus élevées au président de Groupaction tout en lui facturant, à titre d'imprimeur, des sommes importantes pour des travaux qui n'ont jamais été accomplis. Et tout cela au profit du PLC, a soutenu Jean Brault.

Un autre personnage clé qu'il valait mieux avoir parmi ses connaissances pour décrocher des contrats de publicité, Michel Béliveau, directeur général du PLC, était aussi l'organisateur de Jean Chrétien dans son comté de Shawinigan. Hier, devant la commission, un ex-employé de Groupaction, Alain Renaud, a affirmé qu'à la fin des années 90, il n'y avait rien comme faire affaire avec cet homme et avec Jacques Corriveau pour faire avancer un dossier.

Aujourd'hui, qui peut croire Jean Chrétien lorsqu'il prétend n'avoir jamais discuté de commandites ou de financement avec ces individus? Pour toute personne qui connaît un peu le milieu politique, il devient de plus en plus évident à la lumière des témoignages entendus devant la commission Gomery que si l'ex-premier ministre n'a pas lui-même touché à l'argent sale recueilli par ses amis et proches collaborateurs au sein du Parti libéral du Canada, il en a sûrement senti l'odeur.

j-rsansfacon@ledevoir.ca

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