L'otage

Le ministre de la Sécurité publique, Jacques Dupuis, n'écoute pas la télévision comme les autres. Lorsque l'émission Enjeux de Radio-Canada montre la milice criminelle — la Watch Team — de Kanesatake sommer la Sûreté du Québec de quitter le territoire et que celle-ci obtempère aussitôt, tous comprennent que la police vient de plier devant des bandits. Mais pas M. Dupuis: bien sûr qu'il faut quitter les lieux afin de sauver du danger les journalistes qui suivaient les policiers!

Détail: dans le reportage, on voit bien que les Mohawks, eux, sont persuadés que les gens d'Enjeux sont des policiers, et c'est au corps policier qu'ils s'adressent, sur un ton que nul autre citoyen ne se permettrait à moins de vouloir être arrêté sur-le-champ.

Le ministre ne voit pas non plus la situation à Kanesatake du même oeil que le reste du Québec. Il est clair pour tous que la SQ y assure un service minimum, que le crime organisé n'est pas inquiété et que l'existence même de la milice, constamment sur les talons de la police, coupe toute envie de porter plainte face à l'intimidation qui règne. La communauté est vraiment prise en otage.

Non, non, non, fait le ministre. Les otages, ce ne sont pas eux, c'est nous! M. Dupuis, enflammé, a lancé cette phrase mercredi à l'Assemblée nationale au député péquiste Jean-Pierre Charbonneau, qui appuie James Gabriel: «Est-ce que l'opposition va tolérer encore longtemps d'être utilisée par les gens sur le territoire qui ne veulent pas que la paix soit rétablie?» Il l'a répété au Point ce soir-là: «Il faut faire attention pour ne pas être pris en otage par des gens qui auraient intérêt à ce qu'il n'y ait pas d'élections.»

La population est donc invitée à faire comme le ministre: fermer les yeux. Cela permet d'affirmer, sans rire!, qu'une communauté doit être à l'aise avec son corps de police pour que celui-ci soit efficace. On notera toutefois que la maxime a ses limites. Ainsi, l'étudiant qui manifeste pacifiquement n'est pas très à l'aise avec la police; cela n'empêche pas celle-ci, on l'a vu hier à Montréal, de frapper avec efficacité. L'étudiant, il est vrai, ne manie pas d'AK-47: cela lui vaut moins de respect.

Le ministre qui s'aveugle peut aussi plaider «un peu de patience» même si un poste de police a été incendié, même si les policiers «composent» avec une dangereuse milice, même si des crimes restent impunis et même si ça dure depuis des mois.

Et il peut se draper d'une tragédie à ne pas répéter — celle d'Oka, en 1990, qui avait mené à la mort d'un caporal — même si, à Kanesatake, plus personne ne confond les luttes ancestrales de l'époque, qui ont uni les gens, et la lutte contre le crime organisé, qui les divise aujourd'hui.

Ce gouvernement qui nous fait la leçon est pourtant le premier otage de cette affaire, et sa paralysie a un nom: le syndrome de Stockholm. Ce serait ridicule si ce n'était pas si grave.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.