Les mains sales

Jean Brault a témoigné devant la commission d'enquête sur le scandale des commandites avec une candeur étonnante. Maintenant connu pour l'essentiel, son témoignage se révèle accablant pour le Parti libéral du Canada, à tel point que la capacité du gouvernement de Paul Martin à diriger le pays en est sérieusement, si ce n'est irrémédiablement, compromise.

Le témoignage du président de Groupaction est l'équivalent d'une bombe à fragmentation lâchée dans le champ libéral. Il contient tant de révélations que le parti gouvernemental se trouve frappé à tous les étages. Désormais, l'existence chez les libéraux d'un système occulte de financement s'alimentant à même le programme des commandites peut difficilement être contredite.

L'idée que le Parti libéral ait pu se financer avec l'argent de ce programme a fait l'objet de soupçons dès le jour où le scandale des commandites a été révélé sur la place publique. Aucune réponse probante n'avait toutefois pu être apportée jusqu'à maintenant. Ces dernières semaines, quelques témoins avaient bien reconnu devant la commission Gomery qu'ils avaient été incités à contribuer au Parti libéral sans toutefois reconnaître l'existence de liens entre leurs dons et l'obtention de contrats. D'où la surprise créée par Jean Brault en affirmant avoir versé une ristourne de 1,4 million en contrepartie des contrats obtenus à la demande des bagmen libéraux. Attention!, prévient le Parti libéral: ce ne sont, à ce stade-ci de l'enquête, que des allégations. Vrai, mais les affirmations de ce témoin sont tellement précises que le PLC n'ose pas les contredire.

L'automne prochain, le juge Gomery tirera la conclusion qui s'impose de l'ensemble des témoignages qu'il aura entendus tout au long de son enquête mais, déjà, le fardeau des faits qui s'accumulent devient extraordinairement lourd à porter pour le gouvernement Martin. Difficile désormais de nier le transit d'«argent sale» des coffres du gouvernement fédéral vers ceux du Parti libéral. Difficile aussi de ne pas reconnaître que ceux qui ont touché à cet argent ont aujourd'hui les mains sales. Difficile enfin de continuer à prétendre que ce système occulte de financement était l'affaire d'un petit groupe parallèle sans lien avec le gouvernement actuel.

Reconnaissons que ce n'est pas tout le Parti libéral qui a été mis en cause devant la commission Gomery. Il s'agit seulement de quelques-uns de ses membres, dont le rôle était de voir à son financement. Tous les partis ont leurs bagmen, qui veillent à assurer la victoire aux élections suivantes et qui, le jour venu, sauront renvoyer l'ascenseur aux généreux donateurs. Si jamais ils sont pris à commettre des gestes illégaux, ils en paieront le prix personnellement, mais leur parti aussi. Aujourd'hui, ce sont tous les libéraux, de la base au sommet, qui sont affectés par le témoignage de Jean Brault. Les gestes allégués par M. Brault ont été commis au nom de la «cause» libérale. Tous en portent la responsabilité. Aussi, nombreux sont ceux dont on dira qu'ils ont les mains sales.

Le témoignage de Jean Brault porte un dur coup au gouvernement Martin qui, s'il n'est pas fatal, handicapera son fonctionnement futur. Tout est désormais affaire de confiance à l'endroit d'un parti auquel on reprochera d'avoir accepté que puisse exister aussi longtemps un système occulte de financement de ses activités. À tous les jours, ses porte-parole auront à répondre aux questions des partis d'opposition, qui sentent déjà l'odeur du sang. À plus ou moins long terme, la tenue d'élections apparaît inévitable.

En 1993, les Canadiens n'avaient eu aucune tolérance envers le gouvernement conservateur, qu'ils estimaient corrompu, le balayant littéralement du paysage politique. Jugeront-ils les libéraux de Paul Martin aussi corrompus? La tentation sera grande, surtout si ceux-ci persistent à ne pas prendre nettement leurs distances des gestes commis. Garder l'«argent sale» est un bien mauvais signal.

bdescoteaux@ledevoir.ca

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.