Budget Freeland, deux visions clairement campées

C’est un classique du gouvernement Trudeau. Chaque fois qu’on se rapproche de l’équilibre budgétaire, un nouveau budget le repousse plus loin, voire le reporte aux calendes grecques. Le dernier budget de Chrystia Freeland ne fait pas exception. Tandis que la mise à jour économique de l’automne faisait entrevoir un léger surplus en 2027-2028, cette perspective a complètement disparu. À la place, le déficit s’élèvera à 45 milliards pour l’année en cours, soit 13 milliards de plus que prévu il y a quelques mois à peine, et le poids de la dette par rapport au produit intérieur brut (PIB) augmentera, pour diminuer très graduellement par la suite. De nouvelles et substantielles dépenses alimenteront les déficits au cours des prochaines années.

Deux postes de dépenses émergent. La mise en oeuvre du régime de soins dentaires se poursuit, avec une ardoise de 13 milliards en cinq ans, soit le double de la somme prévue l’an dernier. Ensuite, une offensive pour développer des projets d’énergie propre, du moins présumée telle, prendra la forme de crédits d’impôt remboursables qui pourraient s’élever à plus de 80 milliards en dix ans.

Pour faire bonne figure, le budget comprend des compressions de 3 % des dépenses des ministères, sans que les services soient affectés, précise-t-on, ainsi qu’une réduction des dépenses de déplacement et des contrats octroyés à des firmes de consultants, ce qui se traduirait par des économies de 15 milliards en cinq ans. Cela permet à Chrystia Freeland d’affirmer que le gouvernement Trudeau reste fidèle à « la tradition de responsabilité budgétaire » du Canada. On peut y voir une pratique normale, sans plus.

Par ailleurs, Ottawa prolonge le doublement du crédit d’impôt pour la TPS, un apport ponctuel de 2,5 milliards qui touche 11 millions de ménages à revenu faible ou modeste. Contrairement aux chèques que le gouvernement Legault a envoyés à 90 % des Québécois, cette mesure est ciblée et elle a un impact financier négligeable pour l’État fédéral, dont le budget de dépenses dépassera les 490 milliards cette année. C’était une exigence du Nouveau Parti démocratique (NPD) facile à remplir. La ministre des Finances a présenté cette mesure pour atténuer les effets de l’inflation comme un « remboursement unique pour les articles d’épicerie ». Il est ironique que l’expression québécoise « faire un déficit pour payer l’épicerie » prenne ici tout son sens.

Le nouveau régime de soins dentaires, que Chrystia Freeland a qualifié d’« élargissement historique » des soins de santé au Canada, est un exemple de plus de l’exercice du pouvoir fédéral de dépenser pour envahir un champ de compétence des provinces. À l’extérieur du Québec, il semble qu’il y ait peu de gens pour s’en émouvoir. Ces intrusions caractérisent la vision centralisatrice du gouvernement Trudeau, que partage totalement le NPD.

Comme le rapportait Le Devoir mercredi, le régime de soins dentaires, dont on ne connaît pas les modalités précises, sera administré par une compagnie d’assurances. C’est curieux, puisque le gouvernement Trudeau reconnaît ainsi que la fonction publique fédérale serait, à ses yeux, incapable de gérer un tel programme alors que d’un autre côté, il entend restreindre le recours à des firmes de consultants privés. Sous-traiter au secteur privé la gestion des services publics est une pente savonneuse. Le gouvernement Legault a raison de demander à Ottawa que le Québec soit exempté du régime, avec compensation.

Le budget ne souffle mot sur le projet d’assurance médicaments que promeut le NPD. C’est peut-être partie remise, quoiqu’un tel programme, dont une forme est déjà implantée au Québec, représente pour Ottawa un débours de plus de 20 milliards par an, selon une évaluation que le Directeur parlementaire du budget a produite en 2017.

Sur le plan économique, la mesure phare de ce budget s’impose alors que les États-Unis se sont engagés, par le truchement de l’Inflation Reduction Act, à investir 378 milliards $US en dix ans dans la transition énergétique principalement. Les 80 milliards prévus par Ottawa, toutes proportions gardées, doublent la mise américaine. On doit déplorer toutefois qu’une partie de la manne fédérale aille en subventions à l’industrie fossile pour financer leurs recherches sur le captage de carbone.

Ce budget poursuit un but politique en définissant les visions qui s’affronteront lors du prochain rendez-vous électoral. D’un côté, on retrouve les libéraux — et leurs alliés néodémocrates — qui assument leur caractère dépensier et qui développent des services publics tout en investissant massivement dans l’économie verte. De l’autre, se dressent les conservateurs qui promettent des baisses d’impôt, une réduction des dépenses publiques et un retour rapide à l’équilibre budgétaire. Le choix a l’avantage d’être clair.

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