Nos services de garde victimes d’une grande illusion

Sur papier, le modèle québécois brille en petite enfance. En pratique, nos services de garde (SDG) sont devenus un gruyère. Plus de 33 000 familles poireautent dans l’attente d’une place. Ce n’est guère mieux l’école venue. On apprenait la semaine dernière que plusieurs services de garde scolaires, déjà en proie à d’importantes pénuries de personnel, pourraient ne pas être en mesure d’offrir des services pour la relâche. Une navrante première. Même les maternelles quatre ans, prunelle des yeux des caquistes, tirent de l’arrière faute d’espace et de main-d’oeuvre disponible.

On parle beaucoup du délitement de nos réseaux de santé et d’éducation. À raison, le feu y fait rage. On parle en revanche bien peu de l’effritement de nos services de garde. À tort, l’incendie y est immense aussi. Sans ce dernier, on voit pourtant mal comment les missions des deux premiers peuvent être pleinement assurées. Une société qui néglige ses services de garde abdique sur trois éléments clés du développement de l’enfant, nous rappelle l’Observatoire des tout-petits : la qualité et la stabilité des milieux dans lesquels ils se développent et la continuité entre ceux-ci.

Il est temps de changer notre regard sur les turbulences qui secouent les SDG afin d’en prendre la juste mesure. Cette crise dépasse le simple bris de service : elle est l’expression d’un bris social que la pandémie a contribué à cristalliser. Pendant trois ans, les parents ont galéré souvent fin seuls pour assurer l’essentiel. Télétravail aidant, ils ont fait la preuve qu’« on peut toujours s’arranger », même avec un enfant malade brûlant de fièvre sur les genoux, même en composant derrière l’écran avec une minitornade en congé forcé par la fermeture imprévue de son SDG.

Il y a des avantages certains à cette souplesse qui fait que l’enfant « existe » dans l’espace « boulot » comme jamais auparavant, en favorisant les horaires atypiques, par exemple. Mais cette forme de conciliation nourrit aussi une illusion dont profitent tant les employeurs que le gouvernement. Ce n’est pas parce que ce bricolage est possible désormais (et, pour certains aspects, utile) qu’on doit abdiquer sur l’universalité des services de garde, dont la vocation reste essentielle.

Les caquistes se sont beaucoup activés sur ce front, mais ils l’ont fait en Sisyphe, en avançant tout en reculant. Entre mars 2018 et mars 2022, ils auront réussi à faire apparaître de leur chapeau 12 000 places dans les centres de la petite enfance (CPE). Un vrai tour de force. Mais pendant qu’ils chouchoutaient ce milieu en grand besoin d’amour, le milieu familial perdait des plumes par milliers.

Bilan des courses ? Grevé par 24 505 places perdues dans les milieux familiaux, le réseau, tous milieux confondus, aura vu s’envoler 12 295 places en quatre ans et demi, montrent des données fournies par le ministère de la Famille comptabilisées par Le Devoir. En contradiction avec son ministère, la ministre Suzanne Roy évalue que les pertes en milieu familial auront été à moitié moindres, ce qui est encore « trop », a-t-elle reconnu en entrevue au Devoir jeudi.

Les racines de la crise remontent à 2014, dans la foulée de la modulation des frais de garde du gouvernement libéral. Le gouvernement caquiste a eu beau rétablir le tarif unique en 2019 et hausser la rémunération globale des éducatrices de 30 % (un pur rattrapage, en vérité), cela n’aura pas arrêté la saignée. Avec l’inflation galopante et la fin des primes et congés COVID, le panier d’épicerie a aujourd’hui avalé une large part de ces avancées. Cela devra être rapidement pris en compte dans l’équation si la ministre veut éviter de nouvelles fermetures en série.

En parallèle, il faudra embaucher 18 000 éducatrices de plus pour parachever le réseau. Optimiste, la ministre estime pouvoir y arriver en favorisant notamment le modèle des services de garde « en communauté » de 12 enfants, qui a généré 600 places de plus en moins d’un an, et en réanimant la formule en milieu de travail. Elle mise également sur le recrutement, y compris maintenant à l’étranger, ce dernier étant très difficile ici, même depuis l’ajout d’un programme de bourses et d’un programme travail-études en petite enfance au collégial.

Ce chantier titanesque ne doit pas se faire au détriment des milieux existants et de celles qui les tiennent à bout de bras. C’est l’angle mort dans le plan de la ministre Roy. Un peu comme le reste de sa société sans doute, elle tient trop facilement pour acquis qu’en attendant des jours plus ensoleillés, les éducatrices vont retenir leur souffle et les parents se bricoler des solutions maison.

À son ministre de la Santé qui disait ne pas être là pour « éteindre des feux [et] régler des urgences », mais « pour avoir des effets structurants qui vont changer des choses », le premier ministre Legault a récemment rappelé, gentiment, mais fermement, qu’être ministre, c’est aussi être pompier à ses heures. Cette règle vaut pour tous les portefeuilles, y compris celui de la ministre de la Famille, qui devra sortir la lance si elle ne veut pas continuer le travail de Sisyphe de son prédécesseur.



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