Les sales déchets et sursis de 3R Valorisation

Une enquête du Devoir nous apprend que le centre de tri Service 3R Valorisation, une verrue de Montréal-Est, déborde au point de menacer la sécurité des rares piétons qui oseraient s’aventurer dans cette zone industrielle sans âme. Là où le bât blesse, c’est qu’en dépit des nombreux avis de non-conformité et de plus de 500 000 $ dus au fisc québécois, l’entreprise continue de bénéficier de sursis de la part du ministère de l’Environnement.

La belle affaire. Depuis dix ans — dix ans ! —, 3R Valorisation est dans la ligne de mire du très pugnace ministère de l’Environnement. Des manquements aux normes environnementales ont été constatés lors de six inspections du site : hauteur des amas de matières et zones d’entreposage non respectées, débris tombant sur les propriétés voisines, écoulement de lixiviat, non tenue du registre des matières qui entrent sur le site. Pour l’ensemble de ce gâchis, les inspecteurs du ministère ont envoyé cinq avis de non-conformité et trois amendes, non payées, totalisant la ridicule somme de 17 500 $.

Et pour qu’on ne se trompe pas sur le sérieux de l’affaire, le ministère de l’Environnement a allégé récemment les obligations de l’entreprise. Celle-ci bénéficie d’un sursis jusqu’en avril 2024 pour ramener le tas de débris de 9 mètres à 5 mètres de hauteur, soit en conformité avec son certificat d’autorisation. Le directeur du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets, Karel Ménard, a usé d’une expression dure, mais représentative du ras-le-bol des environnementalistes, pour décrire la relation entre le ministère de l’Environnement et 3R Valorisation. C’est « presque une complicité », a-t-il dit.

L’aspect irréel de ce site, où est empilée pêle-mêle une impressionnante variété de matériaux de construction, force un questionnement sur la dénomination même des lieux. Où s’arrête le territoire du site de valorisation et où commence celui du dépotoir ? Par ailleurs, 3R Valorisation accumule les difficultés financières et les embûches dans la modernisation de ses installations. Son directeur des opérations et signataire de l’entente avec le ministère de l’Environnement, Jean-François Boisvert, a eu de nombreux démêlés avec la justice et une condamnation pour extorsion en 2009.

Pour toutes ces considérations, il y a lieu d’être hautement sceptique sur les chances de redressement de ce site. C’est un problème majeur, et les inconvénients pour les gens qui vivent à proximité sont bien réels. Par journée de vent, les poussières fines se déposent sur les terrasses, les voitures et les maisons. À l’échelle du territoire de l’est de Montréal, l’empreinte de 3R Valorisation est minuscule, étant donné la quantité de terrains qui nécessiteront de la décontamination dans ce secteur appauvri en matière de développement urbain. C’est un puissant rappel des contraintes et défis qui attendent le gouvernement Legault dans son ambition de revaloriser l’ensemble du territoire dans l’est de la métropole. Dans le contexte réglementaire actuel, fait de laxisme ministériel d’un côté et de droits acquis de l’autre, ses promesses de décontaminer l’est de Montréal seront-elles honorées dans un horizon réaliste ?

D’une manière plus large, cette enquête nous rappelle l’excessive fragilité du secteur environnemental au Québec, où pullulent des entreprises tantôt voyous, tantôt ineptes dans leurs procédés de valorisation des matières résiduelles ; des entreprises qui ont grandement bénéficié du laxisme des autorités provinciales et municipales à leur égard. Si l’angélisme est la seule boussole du ministère l’Environnement, n’attendons pas des miracles. Une révolution verte appuyée sur des entreprises qui n’ont que faire de leurs responsabilités sociales ne sera rien de plus qu’un slogan creux.

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