Legault et l’opposition: rencontres au sommet et légitimité

Les trois chefs des partis d’opposition représentés à l’Assemblée nationale ainsi que le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, ont tous accepté l’invitation de François Legault de le rencontrer en tête-à-tête. Il ne fallait pas bouder son plaisir, si on peut dire, la stratégie de la chaise vide n’étant pas de mise.

Si la rencontre avec le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, fut remise à la semaine prochaine pour cause de maladie, les autres rencontres ont eu lieu dans un esprit de collaboration.

Des chefs qui ont passé cette heure et demie à échanger avec le premier ministre entouré de quelques apparatchiks, c’est sans doute Éric Duhaime qui fut le plus ravi de ce « dialogue constructif ». Le chef conservateur en est même sorti avec une « bonne nouvelle », celle de la création de deux mini-hôpitaux privés où les patients pourront présenter leur carte d’assurance maladie pour obtenir des soins gratuits, laissant les cas complexes aux hôpitaux publics. « C’est un point de convergence que notre parti a avec la CAQ », a affirmé Éric Duhaime à l’issue de la rencontre mardi. Il a tenté de convaincre François Legault d’autoriser l’extraction du gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent, rappelant au chef caquiste que c’était une position qu’il défendait il y a dix ans dans son livre Cap sur un Québec gagnant. Le projet Saint-Laurent. Sans succès : François Legault est ailleurs, manifestement. Dans la foulée, Éric Duhaime lui a donné son indéfectible appui pour la construction de nouveaux barrages.

Le chef conservateur, dont le parti n’a récolté aucun siège même s’il a recueilli 13 % des votes exprimés aux dernières élections, soit quelque 530 000 voix, s’est réjoui du fait que le premier ministre ait simplement accepté de le rencontrer, y voyant une forme de reconnaissance. « Il ne ferait pas ça avec le Parti culinaire », a dit l’ancien animateur de radio avec humour.

Le chef parlementaire de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, a qualifié de « cordiale » sa rencontre avec le premier ministre, même s’il cherche à éviter qu’on le prenne pour un allié objectif du chef caquiste face aux libéraux.

Lors du tête-à-tête, Gabriel Nadeau-Dubois a fait le choix « pragmatique » de présenter des propositions que François Legault pourrait trouver acceptables, ou du moins ne pas rejeter du revers de la main. Il n’aurait servi à rien de revenir avec des engagements électoraux de QS auxquels le chef caquiste s’oppose fermement, comme de lui demander d’appliquer des surtaxes sur les véhicules énergivores et un impôt sur les fortunes. Ainsi, QS a réclamé du gouvernement des mesures qui apparaissent des plus raisonnables, soit de sommer les constructeurs automobiles de n’offrir que des véhicules électriques dès 2030 plutôt qu’en 2035 et d’accélérer l’électrification du transport des marchandises. Ou encore d’exiger des entreprises aidées par l’État qu’elles adoptent graduellement des technologies vertes et de renflouer en urgence les sociétés de transport collectif qui sont en train de couper dans les services. Quant à la demande formulée par Gabriel Nadeau-Dubois de tenir une commission parlementaire sur le Plan stratégique 2022-2026 d’Hydro-Québec, elle tombe sous le sens et pourrait même être élargie.

C’est ce que propose d’ailleurs le Parti libéral du Québec, qui suggère de lancer une Commission nationale itinérante sur l’énergie, une idée qui se défend compte tenu de l’importance des défis que posent la transition énergétique, son arrimage avec le développement économique et ses répercussions sociales. Lors de sa rencontre jeudi après-midi avec le premier ministre, le chef de l’opposition officielle, Marc Tanguay, a frappé sur des clous que les libéraux continueront d’enfoncer : les pénuries de main-d’oeuvre et la livraison des services publics, que ce soit en santé, en éducation, dans les services de garde et dans le système de justice. Il faut dire que les élus libéraux, dont leur chef intérimaire, doivent rester en terrain connu et ne pourront pas y aller de propositions audacieuses : ils doivent laisser au prochain chef libéral et aux membres qui le choisiront le soin de définir les orientations du parti.

La tenue de ces rencontres est une excellente initiative du premier ministre. C’est une reconnaissance que même si la Coalition avenir Québec a ravi plus de 70 % des sièges à l’Assemblée nationale, elle l’a fait avec une minorité des voix. Échanger avec les chefs des partis d’opposition et entendre leurs propositions renforcent la légitimité du gouvernement. C’est aussi concourir à l’idée qu’en politique québécoise, « adversaires » ne rime pas avec « ennemis ». Évidemment, nous verrons ce qu’il restera de ce noble esprit de coopération quand ce qu’on appelle les hostilités reprendra au Salon bleu.

À voir en vidéo