La catastrophe annoncée de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont

Lorsque les cris d’indignation et les discours sensés ne suffisent pas à convaincre qu’une situation est intenable, que fait le personnel infirmier d’une urgence qui croule sous les patients et les heures supplémentaires obligatoires ? Il menace de prendre ses cliques et ses claques pour aller voir ailleurs si l’air est respirable. En voulant paralyser l’urgence de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, la centaine d’infirmières prêtes à démissionner en bloc a réussi à retenir l’attention et à forcer l’action.

Il n’est pas normal qu’après tant de signaux lancés en amont il fallut en arriver là. Dans une pétition remise vendredi dernier à leurs gestionnaires, la quasi-totalité ait fallu des infirmières du service d’urgence ont sommé l’hôpital de changer les choses au plus vite, à défaut de quoi elles remettraient leur démission. Le plan de contingence présenté par la direction ne les satisfaisant pas, elles ont poursuivi leur sit-in lundi soir, forçant la fermeture de l’urgence d’un des plus importants hôpitaux de l’île de Montréal pendant toute une nuit. C’était du sérieux.

Mais peut-on les blâmer ? Voilà des mois qu’elles vocifèrent et pestent contre le temps supplémentaire obligatoire (TSO), cette invention diabolique imposée par une pénurie de personnel et des capacités de plus en plus réduites du réseau public à retenir les effectifs, faute de conditions de travail décentes. À Maisonneuve-Rosemont, le taux de TSO supplante les moyennes québécoise et montréalaise. Les heures ajoutées en sus d’une journée « normale » de travail ne cessent d’augmenter. Des infirmières excédées de devoir sacrifier leur vie de famille, leur sommeil et leur santé au profit de journées qui ne finissent plus ont bien vu que les paroles ne suffisaient plus. Il fallait passer aux actes.

La menace a fonctionné : le ministre de la Santé, Christian Dubé, a dû s’en mêler, une cheffe d’unité visée par les employées a été réaffectée, une conciliatrice a été désignée pour rapprocher les employés des gestionnaires, le tout sur fond de recherche de solutions. Ce n’est pas la première fois que Maisonneuve-Rosemont se retrouve dans l’oeil de la tempête : qu’est-ce qui n’y tourne pas rond ?

Il semble que plusieurs ingrédients se soient entremêlés pour former une recette explosive. D’abord, cet hôpital important de l’est de Montréal reçoit, de l’avis de tous, plus que sa capacité en patients déboulant à l’urgence. Une clinique d’infirmières tout juste ouverte dans le secteur dans le but avoué de désengorger les urgences des environs n’a, semble-t-il, pas encore livré les fruits promis. Ensuite, en plus du problème de gestion des urgences qui touche le réseau québécois, et pour lequel le gouvernement du Québec a créé une cellule de crise en octobre dernier, il appert qu’un conflit larvé entre la personne responsable de l’urgence et son personnel ait envenimé les choses. La gestion locale des horaires si chère au ministre Dubé — cette forme d’autorégulation des heures de travail effectuée par le personnel infirmier lui-même — ne s’est pas imposée ici comme une solution miracle. Lundi, les infirmières rageaient encore de voir que la solution trouvée par l’hôpital était d’éliminer le TSO, sans toutefois réduire le nombre de patients, ce qui imposait le fardeau d’une surcharge de travail à chacune des infirmières en poste. Elles clamaient à raison que la sécurité des patients était menacée.

À qui la faute ? Délicat de pointer des coupables lorsqu’on sait que le problème des urgences engorgées mine notre réseau de santé depuis des décennies, et qu’en plus il ne fait pas de doute que la pénurie de personnel soignant est l’un des défis les plus criants qui stimulent cette crise. La flambée de cette semaine en est l’illustration parfaite.

À qui la responsabilité, alors ? La venue d’une conciliatrice est de bon augure, car les deux parties, littéralement embarquées dans une négociation, doivent faire poindre des solutions qui ne mettront à mal ni la santé des patients ni celle des infirmières. Le TSO est une tare et une dysfonction grave de notre système de santé ; instauré en urgence et de manière exceptionnelle, il est en train de s’imposer comme le prolongement normal d’une journée de travail, ce qui n’a aucun sens. Les dirigeants de l’hôpital et du CIUSSS de l’Est-de-l’île-de-Montréal, ainsi que le syndicat et les employées, doivent élaborer un plan qui tiendra la route et qui évitera que les patients soient ainsi pris en otage.

Rattrapé par le réel, le ministre de la Santé constate qu’il n’est pas seulement l’architecte d’une grande réforme, mais aussi, à ses heures, le chef des pompiers. Et c’est sa responsabilité. Ce n’est pas une tare, mais une nécessité, d’avoir un ministre qui met son talent au service d’une (énième) refonte des structures, qu’on espère porteuse d’espoir, mais aussi à la mise en oeuvre d’un solide plan de résolution de problèmes. L’épisode de Maisonneuve-Rosemont démontre que les soignants ont le gros bout du bâton. S’ils mettent à exécution leur menace de claquer la porte, ce n’est plus la crise que l’on frôlera, mais bel et bien la paralysie.

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