Des chars et des morts

Un — autre — tabou militaire est brisé dans le conflit en Ukraine avec la décision de Londres, annoncée samedi, de livrer « dans les prochaines semaines » quatorze chars d’assaut lourds Challenger 2 à l’armée ukrainienne. Les alliés occidentaux de Kiev s’étaient interdit jusqu’à maintenant de franchir ce pas, de peur de déclencher une escalade incontrôlable avec Moscou. À bientôt un an du début de l’agression russe, le 24 février 2022, cette décision préfigure tout sauf un accord de paix. Il signale plutôt un enlisement programmé, suivant une sourde logique de guerre d’attrition représentée sur le terrain à l’heure actuelle par les affrontements à finir, mais sans grande valeur stratégique, que se livrent soldats russes et ukrainiens pour le village de Soledar et la petite ville de Bakhmout.

Une poignée de chars lourds, si puissants et modernes soient-ils, ne change rien de fondamental au rapport de force à brève échéance. Le message n’en est pas moins chargé. Entendu qu’il en faudrait aux Ukrainiens des centaines d’autres pour espérer modifier l’équilibre des forces, ce que plaide Kiev haut et fort, qui semble toujours finir par être entendu. La Finlande et la Pologne se sont aussi dites prêtes à envoyer des chars lourds de fabrication allemande, des Leopard 2, mais ils ne peuvent le faire sans l’autorisation de Berlin. Si bien que l’annonce britannique est aussi une façon d’influer sur le chancelier Olaf Scholz, qui, tiré à hue et à dia, fait face à une opinion publique peu encline à voir l’Allemagne s’enfoncer militairement. Que Scholz cède, ce qui semble se dessiner, et cela représenterait un virage important dans la politique militaire et sécuritaire allemande.

En cette affaire, le comportement va-t-en-guerre de la Grande-Bretagne fait forcément penser au front anglo-américain qui s’était cimenté face à l’Irak dans les années 2000. En Rishi Sunak, premier ministre britannique, il y a quelque chose comme un Tony Blair habillé en conservateur. La Grande-Bretagne est, après tout, le deuxième pays à apporter le plus d’aide militaire aux Ukrainiens, après les États-Unis. De plus, James Cleverly, ministre britannique des Affaires étrangères, doit passer cette semaine par les États-Unis et le Canada (qui dispose aussi de chars Leopard 2) afin de militer en faveur d’un accroissement de l’effort de guerre. Lundi, Justin Trudeau n’a certainement pas fermé la porte à cette éventualité.

Il y a évidemment des enjeux de politique intérieure : M. Sunak, croyez-le ou non, surveillerait dans le rétroviseur l’ex-premier ministre Boris Johnson, qui ne se gênerait pas pour continuer de cultiver ses liens avec le président Volodymyr Zelensky. La presse européenne dit même que M. Johnson n’aurait pas renoncé à un retour à Downing Street.

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L’actualité des derniers jours et des derniers mois, marquée par l’accroissement progressif de l’aide militaire occidentale et l’évidence que Vladimir Poutine applique une stratégie longue et résiliente d’anéantissement de l’ennemi, conforte malheureusement l’idée que « la Troisième Guerre mondiale a commencé », pour le dire comme le dit l’intellectuel — controversé — Emmanuel Todd, cet historien qui a par ailleurs scénarisé avant tout le monde la chute de l’URSS. Elle conforte l’idée, affirme-t-il, d’une OTAN qui s’articule au premier chef autour d’un axe Washington-Londres-Varsovie-Kiev par rapport auquel des pays comme la France et l’Allemagne deviennent, comme par vassalisation, des « partenaires mineurs ».

Pour avoir voulu empêcher l’Ukraine d’entrer dans l’OTAN, Poutine, avec son « opération spéciale » présentée comme une guerre préventive et défensive, se trouve à avoir créé, par fuite en avant, une situation où Kiev fait maintenant de facto partie de l’organisation. Cette guerre n’a pas un an qu’on a l’impression qu’elle dure déjà depuis déjà des années. Ce qui s’explique sans doute d’abord par le fait que, contre toute attente, l’Ukraine a su au départ résister militairement ; mais aussi parce que, de façon non moins surprenante, la Russie est parvenue, elle, à résister économiquement, malgré le train massif des sanctions occidentales. Le pourra-t-elle encore longtemps, malgré la mauvaise posture dans laquelle se trouve son armée ? À rebours de bien des observateurs, Todd croit avec d’autres que oui. Si bien que, dans cette situation, la guerre serait existentielle non plus seulement pour la Russie adossée à la Chine, mais aussi pour les États-Unis. S’est installée une dynamique qui interdit aux États-Unis comme à la Russie de se retirer du conflit ou d’envisager une fin de guerre.

« Nous serons là jusqu’au bout à vos côtés dans un combat qui nous concerne tous », a déclaré Joe Biden, tout en appelant à une « paix juste », alors qu’il recevait Zelensky à Washington le 21 décembre dernier. La paix, notion floue en relations internationales… L’histoire enseigne, dit l’ancien ministre français Hubert Védrine, que le but ne peut être, en tout réalisme, que de rechercher la paix la moins injuste. Il faudra la trouver en Ukraine.

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