Salut, mon vieux!

Les aléas de la vie professionnelle ont fait en sorte que j’ai connu Jean-Robert Sansfaçon d’abord comme patron, du temps où j’étais journaliste au Devoir, avant de le côtoyer ensuite comme collaborateur à la section éditoriale, en 2016, à partir du moment où j’ai assumé les fonctions de directeur. Des rôles inversés, quoi.

C’est à titre de directeur que j’ai réellement compris la profonde humanité de Jean-Robert et son inébranlable profession de foi à l’égard du Devoir. Pour notre ancien collègue, décédé le 30 décembre dernier des suites d’une foudroyante maladie, Le Devoir n’était pas un journal comme les autres. Ce n’était pas un journal, mais un projet de société visant à stimuler le sens du dépassement collectif pour les Québécois et à exiger, sinon la perfection, du moins l’excellence de la part de nos institutions publiques. Bon nombre d’artisans du Devoir, passés et présents, se reconnaîtront dans cet énoncé de mission, et c’est pourquoi son décès précipité nous affecte autant.

Dans notre section Idées du jour, nous publions deux textes hommages, l’un de la sociologue Louise Vandelac et l’autre de notre ancien directeur, Bernard Descôteaux. Ils soulignent tous deux la longue contribution journalistique et intellectuelle de leur ami, des années du cégep jusqu’aux portes de la révolution numérique. Avec la légendaire diplomatie que les habitués de la maison lui connaissent, Bernard écrit qu’une salle de rédaction « n’est jamais facile à mener ». C’est un euphémisme pour désigner une réalité autrement plus complexe et rocambolesque. Diriger une salle de rédaction, à plus forte raison dans la culture autonomiste du Devoir, c’est hériter du rôle d’un berger rassemblant un troupeau de chats ! Aussi Jean-Robert fut-il un rédacteur en chef inspirant pour certains, mais exigeant pour d’autres à une époque où Le Devoir devait faire l’arbitrage des choix urgents entre ses traditions analogiques et son avenir numérique. Farouche adversaire de la gratuité des contenus, il fut de ceux et celles qui investirent leurs énergies à jeter les bases de l’un des plus beaux succès du Devoir : son modèle d’abonnements numériques.

À partir de son départ, en 2009, il a poursuivi sa contribution à la section éditoriale du Devoir, une implication quasi bénévole d’une durée de 12 ans, jusqu’à ce qu’il prenne sa retraite définitive, en 2021. Sa plume n’a pas pris une ride durant cette période. Spécialiste des questions de politiques publiques et d’économie, Jean-Robert n’avait pas peur de déranger, mais il le faisait avec une maîtrise des faits et dans le respect des gens et des institutions dont il se faisait le critique acerbe.

C’est durant cette période que l’homme, libéré des aléas de la gestion quotidienne, s’est révélé pour ce qu’il était… Pour ce qu’il a toujours été. Sous cette façade parfois rigide se dissimulait un être profondément sensible et attachant, touché par le bonheur et le malheur des gens autour de lui. La solidarité et l’enthousiasme qu’il affichait devant nos projets de transformation et d’expansion numérique étaient d’une franchise et d’une sincérité à inspirer confiance en nos chances de succès.

« La vie passe si vite, profitez-en, et faites attention à vous, les jeunes », disait-il souvent à la ronde, lors de nos réunions ou de rencontres ponctuelles. La Grande Faucheuse l’a empêché de récolter plus longuement les moissons d’une vie riche par son engagement humain, sur les plans personnel et professionnel. Son décès laisse un vide indicible dans la vie de ses proches, à qui nous témoignons notre solidarité. Qu’ils sachent que nous nous souviendrons de son sourire, de son rire narquois, de son dévouement pour l’avancement des projets du Devoir. Pour reprendre l’expression de franche camaraderie qui court de longue date en nos murs : Salut, mon vieux !

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