Jouer du muscle

Le New York Times détaillait récemment comment les superpuissances pétrolières usent avec maestria de leur « muscle diplomatique » pour faire obstruction à l’action climatique. C’est le triomphe de cette approche décomplexée que vient confirmer la nomination du sultan Ahmed al-Jaber, un haut dirigeant d’une puissante entreprise pétrolière des Émirats arabes unis, à la présidence de la prochaine conférence climatique de l’ONU (COP28), à Dubaï, en novembre prochain.

Ancré « un pied dans le pétrole, l’autre dans les énergies renouvelables », pour reprendre l’image du Monde, l’homme a l’habitude des grands écarts. La posture du président-directeur général de l’Abu Dhabi National Oil Company est le reflet parfait de l’idéologie de son pays aux capitaux énergétiques florissants. Pas étonnant que ce soit lui, aussi, qui tienne les rênes du ministère émirati de l’Industrie.

Le pays souffle le chaud et le froid climatique en investissant massivement dans la recherche, la décarbonation et le développement d’énergies renouvelables chez lui, tout en défendant bec et ongles son droit d’exporter autant de combustibles fossiles qu’il lui chante. Fort d’un chef d’orchestre aux idées aussi campées, et dont le rôle sera pourtant crucial pour fédérer des délégués aux intérêts divergents, les petits pas accomplis à Charm el-Cheikh, lors de la COP27, sont-ils condamnés à se transformer en surplace à Dubaï, voire pire, à être effacés ?

Plusieurs observateurs et environnementalistes le redoutent. On les comprend, le risque est réel. Ainsi, se sont-ils alarmés, le loup s’invite dans la bergerie et personne n’y trouve rien à redire ? Leurs cris entendus de Paris à Washington en passant par Ottawa ou Canberra prouvent tout le contraire ; le sujet était littéralement partout cette semaine.

Plus prudents, les décideurs ont majoritairement chaussé leurs plus petits souliers pour ne pas froisser leur futur hôte. Cela comprend notre ministre canadien de l’Environnement et du Changement climatique. Après tout, le Canada partage certaines des vues des Émirats, lui qui a offert un ticket doré pour la COP27 à six pétrolières d’ici. Tout juste a-t-il promis de réserver son jugement à l’aulne du leadership dont Ahmed al-Jaber usera — ou pas — pour faire avancer les intérêts de la planète le jour venu.

On accorde aux décideurs qu’il est impensable d’organiser des COP entre pays vertueux. Le défi est si grand, si crucial, qu’il ne se relèvera pas sans une concertation générale. Le torpiller maintenant serait mal avisé. Mais il ne se réalisera pas non plus sur la base de ce pragmatisme économique dont les Émirats se font les champions. Le secrétaire général de l’ONU est catégorique : « Il n’y a aucun moyen d’éviter une catastrophe climatique sans mettre fin » à la dépendance aux combustibles fossiles. Point barre.

Dans un éditorial très dur, la revue scientifique Nature se demandait si l’heure n’était pas venue de décréter la fin utile des COP en raison de la montée en puissance des lobbies du pétrole et du gaz en son sein. Il est trop tôt pour capituler, mais la question est capitale. Reste un peu plus de dix mois pour y répondre. D’ici là, il sera crucial que les pays, au premier chef, le Canada, expriment clairement leurs attentes — et leurs limites — à l’égard du sultan dont le conflit d’intérêts est patent, et l’angélisme, navrant. Le muscle diplomatique, ça se durcit dans tous les camps.

À voir en vidéo