À armes inégales

« Nous sommes de véritables partenaires », a proclamé Joe Biden à l’issue du Sommet des leaders nord-américains, mardi à Mexico. De cette rencontre entre « amigos » penchant à gauche, beaucoup de politesses et de bonne volonté ont publiquement transpiré, ce qui n’est certainement pas rien après les malades années de la présidence Trump. Pour autant, les enjeux — sociaux, économiques, migratoires, climatiques — demeurent pour ainsi dire entiers à l’issue dudit sommet, et le partenariat vanté par M. Biden continuera de s’arrêter net là où commence sa politique protectionniste du « Buy American ». Justin Trudeau et le Mexicain Andrés Manuel Lopez Obrador (dit AMLO) ne le savent que trop bien. Partenaires, peut-être, mais partenaires inégaux. Parlant est le fait qu’à chaud, la presse américaine était mardi soir autrement moins portée sur l’analyse de ces questions clés d’envergure continentale que sur la révélation explosive de politique intérieure de la découverte de documents officiels et confidentiels dans un ancien bureau de M. Biden, du temps qu’il était vice-président.

Il y a l’inextricable « crise migratoire », forcément. M. Biden avait jugé utile, avant de s’embarquer pour Mexico, de faire escale à El Paso, au Texas, le temps de se laisser photographier le long de la haute et fameuse clôture érigée sur la frontière avec le Mexique. Question d’avoir l’air de prendre l’affaire au sérieux et de réfuter les accusations de laxisme que les républicains lui lancent à ce sujet. Le mur ne change pourtant pas grand-chose à la volonté des migrants latino-américains désespérés de faire leur nid en terre promise. Preuve en est que le nombre d’interpellations à la frontière américaine a explosé ces dernières années, pour atteindre en 2022 le nombre record de 2,4 millions.

Début janvier, M. Biden a fait un geste plus concret en annonçant un nouveau programme en vertu duquel jusqu’à 30 000 personnes provenant du Nicaragua, d’Haïti, de Cuba et du Venezuela pourront venir chaque mois aux États-Unis et obtenir un permis de travail. L’initiative a bien été saluée cette semaine au sommet par AMLO, mais tout le monde sait qu’il ne s’agit pas d’une panacée. Une grande partie de la solution passe par une réforme majeure du système d’immigration américain, ce qui ne peut pas se faire sans la collaboration des républicains, dont on ne peut rien attendre. Politique intérieure, quand tu nous tiens… L’autre partie de la solution passe en amont, comme l’a répété AMLO, par une amélioration des conditions de vie dans les pays d’Amérique latine durement affectés par l’injustice économique, par la violence et, de plus en plus, par les impacts du réchauffement climatique. Là se trouve un chantier qui appelle d’urgence une collaboration interaméricaine, au-delà des voeux pieux sans lendemains qu’on nous rabâche depuis des décennies.

Défi corollaire et non moins capital : le trafic de drogue. Le mur frontalier n’a pas non plus changé grand-chose à ce trafic dont les grands acteurs sont aujourd’hui deux réseaux criminels rivaux, soit le cartel de Sinaloa et le cartel de Jalisco Nouvelle Génération. Au Mexique seulement, la violence, qui ne décline pas, fait en toute impunité des milliers de morts et de disparus par année, une situation pire qu’au pire de la guerre en Irak dans les années 2000. Derrière la pompe du sommet de Mexico, il y a un État mexicain qui chancelle — malgré treize années d’« Initiative Merida », soutenue à hauteur de 3 milliards $US par les États-Unis. Au nord, le trafic de fentanyl, produit de synthèse cinquante fois plus puissant que l’héroïne, a envahi les rues américaines — et canadiennes —, non sans provoquer une grave crise de santé publique.

En cette affaire, il y a « un éléphant dans la pièce » : à savoir que la grande majorité des armes utilisées au Mexique à des fins criminelles proviennent illégalement des États-Unis. Là encore, des considérations malsaines de politique partisane américaine empêchent de s’attaquer au problème.

Par ailleurs, la question canado-québécoise du chemin Roxham reste et restera bien secondaire aux yeux des États-Unis. Il serait étonnant que la visite de M. Biden en mars au Canada fasse bouger les choses.

C’est une réunion qui n’était, au fond, trilatérale qu’en apparence. Trudeau y était figurant. Le sommet se sera passé pour l’essentiel entre MM. Biden et Lopez Obrador, que d’autres litiges séparent, par exemple à propos de la résistance — justifiée — qu’oppose le Mexique aux dogmes libre-échangistes en matière énergétique et agricole.

Le Mexique ne pèse pas lourd dans la politique étrangère canadienne, alors qu’Ottawa devrait en toute logique lui faire une plus grande place, et pas seulement en matière commerciale. Il préfère laisser faire — et laisser faire par ailleurs les minières canadiennes qui jouent un rôle trouble au Mexique —, alors qu’il aurait tout avantage à étoffer ses relations avec Mexico, de manière à faire avec lui contrepoids à la superpuissance américaine. Que de potentiel inexploité à tout voir par ce géant interposé.

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