McKinsey, quand tu nous tiens

Tandis que les ratés administratifs se multiplient au sein de la fonction publique fédérale, le gouvernement Trudeau recourt plus que jamais aux services de la firme de consultants américaine McKinsey.

Selon les données de Services publics et Approvisionnement Canada, le gouvernement libéral a dépensé en sept ans 30 fois plus que le gouvernement Harper en neuf ans, soit un total de 66 millions, une somme en augmentation d’année en année, a rapporté Radio-Canada. À cela s’ajoutent des contrats d’une valeur de 84 millions, que des organismes publics fédéraux ont octroyés à McKinsey en 18 mois seulement, entre mars 2021 et novembre dernier, selon une réponse écrite du gouvernement à une question du député conservateur Tako Van Popta.

Les relations d’affaires entre le gouvernement Trudeau et la firme de consultants ont pris leur envol après que le numéro un mondial de McKinsey, Dominic Barton, a reçu en 2016 le mandat de présider un comité consultatif sur le développement économique. Selon le Globe and Mail, McKinsey a fourni des services gratuits pour appuyer les travaux de ce comité, dont la recommandation phare était d’augmenter à 450 000, soit 50 % de plus, le nombre d’immigrants admis par le Canada annuellement. Le gouvernement Trudeau a même poussé le bouchon plus loin en adoptant une cible de 500 000 nouveaux résidents permanents à compter de 2025.

La présumée générosité de McKinsey a été payante puisque de juteux contrats fédéraux, typiquement accordés sans appel d’offres, ont commencé à tomber dans l’escarcelle de la firme. Comme l’a révélé l’an dernier le quotidien torontois, elle a obtenu des contrats d’une valeur de 24,8 millions d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada pour concevoir pour ce ministère des stratégies de « transformation ». La belle affaire : son patron convainc le gouvernement d’adopter une nouvelle politique d’immigration qu’on peut aisément qualifier d’extrême, et la firme que Dominic Barton vient de quitter commence à signer des contrats pour réaliser cette transformation.

McKinsey a la réputation de s’infiltrer dans les organisations qu’elle conseille, qu’il s’agisse de gouvernements ou de grandes sociétés privées, et de se rendre indispensable. Elle est ainsi en mesure de recueillir confidentiellement des informations qui renforcent son expertise transnationale. Cette stratégie tentaculaire semble avoir fonctionné à merveille avec le gouvernement Trudeau tout comme, de l’autre côté de l’Atlantique, avec le gouvernement Macron.

Ce qui frappe avec les contrats accordés par le gouvernement Trudeau à McKinsey, c’est leur nombre et leur ampleur, à tel point qu’on peut se demander si la haute fonction publique fédérale ainsi que la classe politique ont abdiqué certaines de leurs responsabilités. Ce n’est certes pas à McKinsey de concevoir la politique canadienne en immigration, politique qui aurait dû et doit être débattue démocratiquement, et non pas déterminée par une firme privée, aussi ferrée soit-elle. Et on attend toujours les effets de son coup de baguette magique sur IRCC, qui se distingue toujours par sa lamentable gestion.

Le gouvernement Legault a également fait appel aux services de McKinsey mais pour une somme beaucoup plus modeste et pour des besoins ponctuels : 1,7 million pour des conseils sur la vaccination de masse et 4,9 millions pour l’aider à élaborer son plan de relance de l’économie.

En France, un comité du Sénat s’est penché sur les contrats alloués par l’État aux cabinets-conseils, dont McKinsey qui, par ailleurs, fait l’objet d’une enquête relative au financement de la campagne électorale du parti La République en marche – Renaissance d’Emmanuel Macron. Le comité sénatorial a conclu que des firmes comme McKinsey sont intervenues dans les grandes réformes du quinquennat, « renforçant leur place dans la décision publique ».

Au Canada s’impose un tel examen de tous les contrats accordés par le gouvernement Trudeau à McKinsey, un exercice dont pourrait se charger un comité de la Chambre des communes. À Québec, c’est le Vérificateur général qui pourrait décortiquer les contrats conclus sans appel d’offres avec le cabinet-conseil américain. Les élus et la population en général sont en droit de connaître la nature précise des mandats confiés à la firme ainsi que les conclusions et résultats auxquels ils ont conduit.

Pour une organisation, le recours aux services de consultants stratégiques externes comme McKinsey peut parfois se justifier ponctuellement quand on a besoin d’un éclairage différent ou d’une expertise pointue. Mais ces conseils chèrement rétribués ne peuvent se substituer à l’expertise interne ni à la responsabilité politique de définir les orientations d’un gouvernement et ses programmes.

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