Le marasme républicain

De retour au Capitole cette semaine, la majorité républicaine à la Chambre des représentants a exposé sa fragilité et son inconsistance, toutes deux annonciatrices d’un cycle politique stérile aux États-Unis. Le candidat pressenti pour occuper les fonctions de président de la Chambre, Kevin McCarthy, a échoué par 13 fois à recueillir les 218 votes nécessaires pour exercer cette fonction qu’il convoite de longue date. Une impasse d’une telle ampleur n’avait pas été vue depuis un siècle.
 

Une vingtaine d’élus républicains hostiles à la candidature de McCarthy lui ont barré la voie avec un mélange redoutable de cohésion et d’obstination, quoiqu’au 13e tour, McCarthy ait finalement réussi à rallier certains d’entre eux, mais pas encore assez pour arracher la victoire.
 

Presque tous associés au Freedom Caucus, lui-même né des cendres du Tea Party, ces élus débarquent à Washington avec un objectif particulier : bousculer le parti toujours plus vers la droite, faire le procès d’intention des démocrates qui ont nourri les conclusions de la commission d’enquête sur l’assaut du Capitole, perpétré le 6 janvier 2021, et limiter le pouvoir de dépenser du gouvernement en allant même jusqu’à le paralyser si nécessaire.

Comme premier coup d’éclat, et non le moindre, ils ont réussi à neutraliser une institution importante du gouvernement américain, la Chambre des représentants… C’est le bras législatif dont les républicains ont pourtant acquis le contrôle à l’arraché, en novembre dernier, lors des élections de mi-mandat.
 

Au terme de ce désopilant spectacle, il faut se demander si l’ambition qui anime Kevin McCarthy ne conduira pas le parti à sa perte. Les observateurs de la scène politique américaine font remarquer que McCarthy n’a qu’un principe : obtenir le poste coûte que coûte, quitte à sacrifier tous les autres principes. D’une rebuffade à une autre, il a multiplié les concessions à une minorité volubile du Parti républicain. Il est prêt à accepter qu’un seul élu puisse déclencher un vote de confiance, ce qui revient à dire qu’il vivrait avec une épée de Damoclès permanente au-dessus de la tête. Le Freedom Caucus a déjà fait tomber deux présidents de la Chambre, John Boehner et Paul Ryan, ne l’oublions pas. Le représentant de la Californie est aussi disposé à offrir des postes clefs au sein des comités de la Chambre aux extrémistes du Freedom Caucus, ce qui leur permettra d’influencer le menu législatif.
 

Sa position de vulnérabilité en dit moins sur la perte d’ascendant de Trump que sur l’incontrôlable fougue des ultraconservateurs au sein du Parti républicain. Remarquez que McCarthy n’est guère plus inspirant que l’ancien président américain. Il fut l’un de ses premiers et plus enthousiastes partisans. Soufflant le chaud et le froid sur l’insurrection du 6 janvier 2021, il a voté contre la certification de l’élection du président Joe Biden (comme 14 des membres du Freedom Caucus). Les élus qui lui ont fait la vie dure cette semaine sont des « créatures » issues de son action politique. McCarthy a minutieusement cajolé ces populistes intoxiqués par leurs mensonges, qui le jugent avec dédain en le décrivant comme un membre de l’élite politique (la « swamp ») responsable de tous les maux — réels et imaginaires — à Washington.
 

Le Parti républicain sera soumis au chantage de cette faction minoritaire, dont la moitié des membres sont concentrés dans trois États : la Floride, le Texas et l’Arizona. Le déficit démocratique saute aux yeux. Une poignée d’élus non représentatifs de l’électorat républicain (et encore moins de l’électorat tout court) seront en position d’influencer le menu législatif des deux prochaines années à la Chambre des représentants. Le président de la Chambre bénéficiera d’une autorité morale et politique amoindrie, ce qui va dans leur intérêt immédiat. Les ultraconservateurs n’ont pas réussi à faire les gains espérés lors des élections de mi-mandat. Ils sont en voie de transformer, sans grande subtilité, leur insuccès aux urnes en un triomphe sur le parti qu’ils prennent en otage.
 

Tiraillés entre une tradition de pragmatisme en déclin et la montée de l’intransigeance des populistes qui veulent incendier la maison démocratique, les républicains ont offert cette semaine un avant-goût de ce qui attend la démocratie américaine. La Chambre des représentants est une institution viable et fonctionnelle là où les majorités sont claires et unifiées et le président en position d’autorité pour livrer les votes. S’ils ne parviennent pas à réunir ces deux conditions, les républicains seront condamnés à des avancées législatives faméliques. Et ils offriront aux démocrates la possibilité de se présenter comme un gouvernement d’unité nationale en 2024, pour autant que ceux-ci ne succombent pas à leur tour aux pressions de leur aile radicale.

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