L’effet COVID fausse la donne des GES

On le savait, mais voilà que coup sur coup, deux rapports centrés sur les émissions de gaz à effet de serre (GES) viennent réaffirmer l’effet salutaire qu’a eu sur la planète la mise sur arrêt des activités en raison de la pandémie. L’effet COVID transparaît de manière on ne peut plus claire dans les bilans glorieux affichés par le Québec et le Canada en matière de gestion climatique. Gare à cet effet mirage qui pourrait donner bonne conscience politique à un moment charnière, où les actions climatiques se doivent d’être soutenues, vigoureuses et courageuses.

Le tout dernier rapport d’étape soumis par le Canada aux Nations unies (en anglais seulement, dans sa version complète de 580 pages), le dernier jour de décembre, contient de bonnes nouvelles, c’est indéniable. On y conclut entre autres qu’en 2020, le Canada a émis 672 mégatonnes (Mt) d’équivalent en CO2, contre 738 l’année précédente, une diminution de 9 % et un retour au niveau d’émissions de 1996. Mais cet arrêt sur image occulte le fait que les deux principaux secteurs polluants au Canada, responsables de 80 % des émissions de GES, soit l’industrie pétrolière et gazière et les transports, n’ont pas connu de baisse significative avant la relâche imposée par la COVID, bien au contraire.

Les secteurs du pétrole et du gaz, véritable talon d’Achille du gouvernement Trudeau, ont vu leurs émissions de GES augmenter de 101 Mt entre 1990 et 2019, avec une chute inespérée — un véritable bol d’air — de 25 Mt en l’espace d’un an. Mais c’est la hausse des deux dernières décennies qui marque bel et bien la tendance à retenir, en dépit de l’éclaircie offerte par la COVID. Elle est imputable à une croissance de la production des sables bitumineux et à l’augmentation en conséquence des émissions de GES.

En transport, la courbe suit la même route. Entre 2005 et 2019, les émissions de ce secteur ont augmenté de 15 %, en raison d’une multiplication notable des véhicules sur la route et de l’engouement pour les véhicules utilitaires sport (VUS). Les mesures de confinement étendues d’un côté à l’autre du Canada ont fait chuter les émissions de 14 % en une seule année, mais la tendance de fond permet de penser que le bilan 2021 va monter en flèche. L’autobus, le métro et le vélo n’ont pas supplanté l’automobile.

Au Québec, le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, a mis cartes sur table en présentant à la fin de décembre un bilan climatique encourageant, avec des émissions en chute de 26,6 % par rapport au niveau de 1990, soit un score plus ambitieux que les prévisions les plus optimistes. « La COVID vient fausser la donne : nous ne pavoisons pas », a dit le ministre Charette, clairvoyant. « Nous sommes bien conscients qu’il y a un effet pandémique. » Un effet pandémique embêtant, qui brouille les cartes et empêche de pointer avec exactitude l’effet des mesures mises en place pour réduire les GES.

Cette tendance s’observe partout sur le globe et elle fausse les indicateurs à un moment où, comme le clamait avec éloquence le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), les nations doivent proposer des changements de cap vigoureux qui permettront d’atteindre les cibles de réduction indispensables pour éviter un réchauffement irrécupérable sur la planète.

Or, dans les deux secteurs les plus polluants, on sent bien que s’atteler à la tâche est plus difficile, et ce, malgré des efforts globaux notables. Au Québec, c’est la pollution par les transports qui est la plus grande — 42,8 % des émissions en 2020, en chute de deux points de pourcentage seulement par rapport à 2019, et ce, malgré la pandémie. Elle pourrait notamment être imputable à la popularité galopante des VUS et autres camions légers chers au coeur des Québécois. Le gouvernement de François Legault estime que le Québec n’est pas prêt à imposer aux utilisateurs de ces voitures plus polluantes des sanctions sous une forme ou une autre tant et aussi longtemps que l’option de rechange électrique ne sera pas aussi accessible. Sur le plan des efforts à applaudir, soulignons la mise en ligne du Tableau de bord de l’action climatique du gouvernement du Québec, un effort de transparence qui permettra de vérifier si les promesses se réaliseront.

Au Canada, les incohérences les plus flagrantes restent dans le champ pétrolier et gazier, où des décisions prises par le gouvernement de Justin Trudeau au cours des dernières années cautionnent une augmentation de la production pétrolière au pays, qu’on pense seulement à l’acquisition du pipeline Trans Mountain ou encore au feu vert donné en 2022 au mégaprojet pétrolier Bay du Nord, au large de Terre-Neuve. Ces décisions contraires au gros bon sens environnemental enlèvent du lustre au plan d’ensemble. Le plan de réduction des émissions de GES d’ici 2030 prévoit une hausse de la production pétrolière de plus de 20 % d’ici la fin de la décennie, ce qui traduit de manière non équivoque une dépendance qui sera difficile à contenir. L’effet COVID aura été de courte durée.

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