La joute s’annonce difficile

L’année 2022 se termine sur la promesse d’une négociation difficile, mais cruciale, dans les secteurs publics de la santé et de l’éducation. Souhaitons qu’au terme des tractations, élèves et patients en ressortent gagnants.

À la mi-décembre, le gouvernement du Québec a déposé des offres patronales pour les 600 000 employés des secteurs public et parapublic ; la proposition comprend notamment des hausses de salaire de l’ordre de 9 % sur une période de cinq ans et s’accompagne d’un espoir de retrouver plus de flexibilité et de souplesse, un élément qui se retrouve toujours dans la malle à souhaits des patrons. C’est l’offre qu’a présentée le trio de la négo, composé de la présidente du Conseil du trésor, Sonia LeBel, du ministre de l’Éducation, Bernard Drainville, et du ministre de la Santé, Christian Dubé.

Signe que les pourparlers démarrent sans trace évidente de rapprochement, les syndicats ont aussitôt rejeté la proposition. Le fossé salarial est immense, creusé notamment par une situation économique inflationniste et la demande des salariés de protéger leur pouvoir d’achat. Le Front commun intersyndical espère une hausse des salaires de l’ordre de 7 % par année pendant trois ans et une compensation salariale liée à l’inflation. Les négociations commencent sur un terrain économique instable. Les positions ne peuvent pas être plus éloignées. Ça n’augure rien de facile.

En santé et en éducation, la négociation se déroule dans un contexte unique de grave pénurie de main-d’oeuvre qui ne doit échapper ni au gouvernement ni aux syndicats. Dans certains secteurs névralgiques de ces deux réseaux mammouths, les étudiants boudent les programmes d’études, ce qui est inquiétant pour l’avenir. L’éducation et la santé sont désormais associées à des structures où il ne fait pas toujours bon travailler — surcharge de travail, mauvaise organisation des ressources, manque de personnel, clientèles difficiles sans moyens pour s’y adapter —, ce qui entraîne des difficultés majeures de rétention de personnel, parfois même après très peu de temps passé à exercer la profession. Le portrait n’est pas rose. Il faut savoir attirer de futurs employés et, surtout, tout mettre en oeuvre pour les garder.

Tout n’est pas affaire de moyens ou de ressources, comme en fait foi la récurrence inquiétante de certains thèmes au menu des négos. En éducation, par exemple, la question des élèves handicapés ou ayant des difficultés d’adaptation et d’apprentissage s’invite aux tables de négociation depuis des décennies, sans qu’on ait trouvé la clé pour que les classes ne soient pas des milieux ingérables pour les enseignants. Il y a des données sur lesquelles ni Québec ni les syndicats n’ont de contrôle, comme le fait que la composition des classes suit inexorablement l’évolution de la société. Au primaire, les clientèles d’enfants présentant des troubles graves du comportement ou des difficultés d’apprentissage ne cessent de croître, sans compter tous les enfants qui ont des problèmes moins aisés à détecter — problèmes d’anxiété, par exemple, affligeant les enfants dès le plus jeune âge — et qui risquent de passer sous le radar. Enseigner est devenu un art où les capacités d’adaptation sont essentielles pour arriver à garder un certain contrôle de la classe.

Négociation après négociation, cette problématique ressurgit, sans solution miracle. Les syndicats arrivent cette année avec une proposition qui se trouve à l’extrême opposé du « mur à mur » : ils proposent des ratios maître/élèves sur mesure, conçus en fonction du profil des enfants qui se trouvent dans une classe. Longtemps, une meilleure gestion a reposé sur la possibilité de recourir à du soutien dans la classe — technicien en éducation spécialisée, orthopédagogue, orthophoniste, etc. —, mais la pénurie frappe aussi ces secteurs, ce qui pousse à l’inventivité. Le « sur-mesure » présenterait son lot de défis pour les directions d’école, sur qui reposerait la réalisation de cette tâche colossale, mais sur le fond, l’idée tient la route. Du côté des syndicats, certains paradoxes gagneraient à être aplanis, comme le fait que les règles d’ancienneté destinent les milieux jugés les plus « difficiles » aux moins expérimentés. Cela n’a proprement aucun sens.

En santé, la situation critique dans laquelle se trouve le personnel infirmier exige une approche centrée non seulement sur l’efficacité, mais aussi sur la bienveillance. On a vu se multiplier cette année les sit-in d’infirmières exaspérées par les excès de TSO (temps supplémentaire obligatoire), au détriment de leur santé et du temps passé en famille, par exemple. La souplesse ne pourra pas être exigée uniquement des groupes syndicaux, car dans ce dossier, c’est à Québec de faire preuve d’ouverture et de créativité.

Ces négociations seront ardues, en raison du contexte économique difficile, mais aussi en raison de la rareté de la main-d’oeuvre et des contextes de surcharge de travail qu’on se doit de reconnaître tant en éducation qu’en santé. Souhaitons que les parties en présence n’oublient pas les citoyens sur lesquels rejaillira l’issue de ces échanges, qu’ils soient des patients ou des élèves.

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