33 ans après Poly, C-21 comme un espoir

Il aura fallu plus de trente ans pour que les survivantes et les proches des victimes de la tragédie de Polytechnique voient dans le projet de loi C-21 l’espoir que soit enfin enchâssée dans une loi une interdiction complète et permanente des armes d’assaut au Canada. En cette journée de commémoration dédiée à la mémoire des 14 victimes de Polytechnique, il est utile de rappeler l’importance de ce projet de loi juste et nécessaire, et ce, malgré tout le bruit de fond qui l’enterre.

La promesse faite par le premier ministre Justin Trudeau de mieux contrôler les armes à feu a pris cette année le chemin du réel. Depuis août dernier, un gel de l’importation des armes de poing est en vigueur. En octobre, on enchaînait avec un gel de la vente, de l’achat et du transfert des armes de poing, le tout soutenu par la volonté des libéraux de diminuer les tragédies mettant en scène le recours aux armes à feu. Le projet de loi C-21, qui franchit maintenant à Ottawa l’étape de la lecture article par article, promet une portée encore plus large s’il obtient l’aval du Parlement.

Des amendements d’importance ajoutés par les libéraux eux-mêmes à la fin de novembre ont toutefois créé la controverse, enflammant l’opposition conservatrice, le lobby pro-armes et les organismes de défense des droits des chasseurs. Les deux ajouts visent l’interdiction d’armes semi-automatiques. Un des amendements vise la définition « d’armes prohibées » prévue au Code criminel pour y englober celles qui peuvent « décharger un projectile dont l’énergie est supérieure à 10 000 joules ». L’autre amendement présente une liste des armes qui pourraient être prohibées.

Depuis que la chose a été dévoilée, la colère gronde du côté des défenseurs des armes, dont le lobby se lamente, entre autres, que la chasse aux canards ne sera plus possible. Dans ce débat aussi technique que polarisé, il est facile de dire une chose et son contraire avec la même ardeur et la même conviction, selon de quel côté de l’arène on se trouve. La vérité est sans doute dans la nuance : les chasseurs n’ont jamais été visés par le projet de loi, mais si des armes restreignant la chasse se trouvaient par inadvertance dans la liste, il faudrait bien sûr les enlever. Le premier ministre Trudeau a précisé hier que le respect des chasseurs était toujours un principe crucial et qu’il était à l’écoute des critiques pour s’assurer de ne pas commettre d’impair.

Les libéraux auraient toutefois pu aisément s’éviter ce dernier bras de fer s’ils n’étaient pas arrivés à la dernière minute avec des amendements d’une telle importance, un procédé qui n’a servi qu’à soulever le doute et la suspicion des détracteurs. Si le contenu des amendements avait été soumis au débat plus tôt, on aurait pu y adjoindre l’analyse d’experts et de témoins, comme le veut la tradition.

Ce ratage dans la séquence n’aura servi qu’à créer une confusion alimentée par des avis de tout genre. Comme celui du gardien de but du Canadien Carey Price, dont l’appui cette fin de semaine sur les réseaux sociaux à la Coalition canadienne pour les droits des armes à feu s’est terminé dans le ridicule le plus complet ! Non seulement l’arme de chasse que portait M. Price sur sa photo relayée sur Instagram ne compte pas parmi les armes prohibées, mais en plus, le joueur de hockey aurait apparemment pris position sans posséder tous les éléments nécessaires à la compréhension des enjeux. M. Price n’aurait pas été au courant des événements tragiques du 6 décembre 1989. Vlan.

La Coalition à laquelle il a donné son appui a par ailleurs transgressé toutes les règles élémentaires de décence en offrant récemment sur sa boutique en ligne un rabais de 10 % sur certains éléments de marchandise, invitant les consommateurs à utiliser le code « Poly ». Pointée pour cette provocation d’un mauvais goût total, l’organisation s’est défendue mollement en prétextant qu’elle ripostait à des attaques de PolySeSouvient. Mais le mal était fait. Que ces injures colorent l’espace public dépasse tout entendement.

Plus de trente ans après Polytechnique, et alors que d’autres tragédies meurtrières ont mis en scène des armes qu’on gagnerait à exclure du périmètre public, C-21 est essentiel, en dépit du grondement d’opposition propre au lobby des armes qui l’entoure.

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