L’accélérateur de prostitution juvénile

Les réseaux sociaux et les technologies de l’information ne mènent pas à la prostitution des mineures, mais ils en accélèrent et en décuplent tous les aspects, montre un rapport troublant publié mardi, le premier du genre à documenter ce phénomène au Québec. Plus préoccupant encore, on y mesure à quel point l’effet de bulle, typique des filtres, peut contribuer à légitimer l’entrée de celles-ci dans un monde où la prostitution est dépeinte comme une « activité glamour, accessible et rentable ».

En France, le phénomène a un nom : l’effet Zahia, du prénom de cette ancienne escorte qui a fait tomber des footballeurs ayant requis ses services alors qu’elle était mineure. Devenue influenceuse et actrice, considérée par plusieurs comme un modèle, Zahia Dehar tient un discours décomplexé (et répandu) qui servirait d’accélérateur à la banalisation de la marchandisation du corps chez les jeunes filles. La semaine dernière, une vaste campagne était d’ailleurs lancée là-bas afin de mieux prévenir et repérer les risques d’exploitation sexuelle de ces dernières.

Le Québec gagnerait à s’en inspirer. Les chercheuses, qui ont conduit cette étude avec des organismes du milieu, insistent en effet sur la nécessité de sensibiliser davantage nos ados et nos jeunes adultes aux effets de bulle, contre lesquels elles seraient bien mal armées. Elles défendent aussi la nécessité de les outiller pour favoriser des usages sécuritaires et éclairés des réseaux sociaux et leur redonner du pouvoir sur leur vie numérique en y limitant les expériences négatives, imposées ou non désirées, avant, pendant et après la prostitution.

Les autrices observent par ailleurs que le regard des intervenants devra s’élargir. Les réseaux sociaux changent le profil des jeunes susceptibles d’entrer dans des activités prostitutionnelles. Ils l’élargissent et le modulent jusqu’à faire remettre en doute l’approche actuelle voulant qu’on intervienne sur la base de catégories bien ciblées.

Fort de ses 100 millions de dollars sur cinq ans destinés à donner du muscle aux effectifs policiers spécialisés dans la lutte contre les crimes sexuels, Québec a récemment fait le bilan de la première année de l’escouade provinciale de lutte contre le proxénétisme. Cette équipe revendique une centaine d’arrestations à travers le Québec, de proxénètes, mais aussi de clients. C’est un bon pas en avant, et ce nouvel éclairage devra être pris en compte dans ses interventions prochaines.

Il faut se réjouir sinon du jugement de la Cour suprême du Canada, qui a conclu à l’unanimité la semaine dernière que le Projet Raphael, réalisé par la Police régionale de York, en Ontario, constituait « une véritable enquête » et que les 104 hommes arrêtés dans la foulée n’avaient donc « pas fait l’objet de provocation policière ». Ce jugement augmente la force de frappe des enquêteurs, qui, sous le couvert d’une enquête bien balisée, pourront piéger des clients présumés en se faisant passer pour une travailleuse du sexe en ligne sans craindre de poursuite intempestive.

Reste l’éléphant dans la pièce : les géants du Web, qui, tout en exerçant un contrôle de surface, semblent insensibles aux effets pervers décrits dans ce rapport. Instagram panique en voyant un sein, même allaitant. Facebook a eu du fil à retordre avec L’origine du monde, de Courbet. Mais quand il s’agit de leur prise de responsabilités sur des questions aussi graves que l’exploitation juvénile et la sous-culture qu’elle nourrit sur leur dos, on constate qu’ils sont aux abonnés absents.

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