La dictature malade de Xi Jinping

« Une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine. » Dixit Mao Zedong, reprenant à son compte un proverbe chinois dans une lettre datée du 5 janvier 1930, quelque vingt ans avant la révolution communiste. La citation s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux chinois, encapsulant on ne peut mieux ce qui s’est passé ces derniers jours en Chine avec la multiplication dans plusieurs villes de manifestations de colère contre la politique « zéro COVID » de strict confinement appliquée par le régime de Xi Jinping. Une colère qui s’exprimait en ligne, malgré la censure, a osé descendre dans la rue, prenant tout à coup un sens politique dans des proportions inédites depuis les événements de Tian’anmen en 1989.

L’étincelle de cette colère ? On la savait gronder depuis des semaines, des mois, contre les mesures de confinement inhumaines à Shanghai ou Canton ou parmi les travailleurs de Foxconn, le sous-traitant d’Apple à Zhengzhou, dans le Henan. Des mesures qui, au demeurant, font d’énormes dégâts économiques. Or, jeudi dernier, l’exaspération a pris une dimension nationale en réaction dégoûtée à la mort de dix personnes dans l’incendie d’un immeuble de la ville d’Urumqi (capitale du Xinjiang et coeur de la communauté réprimée des Ouïgours) auquel les pompiers n’ont pu avoir accès parce que les portes en étaient verrouillées pour cause de COVID-19.

L’expression de ce ras-le-bol aux accents politiques, après bientôt trois ans d’isolements massifs qui ne viennent pas à bout de la pandémie, c’est cet homme qui, dimanche dans un centre commercial de Shanghai, brandissait une pancarte indiquant tout simplement : « Vous savez ce que je veux dire. » Ce sont ces milliers de manifestants qui étaient armés d’une seule feuille de papier blanc — symbole de l’absence de liberté d’expression —, comme l’étaient les Hongkongais manifestant contre le gouvernement en 2000. Et ce sont de plus audacieux qui, à leurs risques et périls, osaient des revendications qu’on n’entendait plus — Liberté ! Démocratie ! — ou qu’on n’avait pour ainsi dire jamais entendues — « Xi Jinping, démission ».

Les dizaines de milliers de Chinois descendus dans les rues ne représentent pas quantitativement une masse critique. Ce n’en est pas moins un mouvement qui souligne directement les responsabilités du président Xi, aujourd’hui piégé par une stratégie anti-COVID qui n’endigue pas vraiment le problème, mais qu’il ne peut guère abandonner sans voir le nombre de cas exploser. Jamais le défi n’a été aussi grand pour M. Xi.

Le China Dissent Monitor, de l’ONG Freedom House, répertorie les conflits sociaux en Chine : il calcule qu’en amont du mouvement de contestation des derniers jours, il s’en était produit près de 40 à travers le pays en lien avec la COVID depuis juin dernier. La répression, qui fera inévitablement son oeuvre, n’épuisera pas la contestation.

Au reste, sur le plan géopolitique, l’appel d’air réclamé par les manifestants se trouve à surligner cette mauvaise farce consistant pour Xi, qui vient de s’installer au pouvoir en président à vie, à prétendre que son régime constitue une solution viable à nos démocraties malades. La dictature chinoise, comme la théocratie iranienne, se referme sur elle-même.

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À promettre d’« agir dans l’intérêt du Canada tout en défendant nos valeurs », comme l’a dit dimanche à Vancouver la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, Ottawa n’aurait pas pu, dans ce contexte, mieux planifier la présentation de sa nouvelle stratégie indo-pacifique. L’exceptionnelle expression de mécontentement populaire qui fait surface en Chine apporte certes de l’eau au moulin du gouvernement Trudeau en ceci qu’il souhaite, par diversification de ses relations avec les pays d’Asie, prendre ses distances de Pékin et s’élever, y compris militairement, contre son « pouvoir perturbateur » à l’échelle internationale.

Sauf qu’au bout du compte, et pour avoir attendu trois ans qu’Ottawa en accouche enfin, le résultat, s’il apporte un peu de clarté, apparaît plutôt général. La Chine, puissance perturbatrice en même temps qu’incontournable. En attendant que ce plan à hauteur — modeste — de 2,3 milliards sur cinq ans se précise, on dira sans se tromper que le Canada adopte pour l’essentiel la posture que ses alliés, à commencer par les États-Unis, ont déjà prise face à Pékin — avec un gênant retard.

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