Visage à deux faces

La COP27 s’est conclue sur un accord qualifié d’historique visant la création d’un fonds financé par les pays riches afin d’indemniser les pays moins nantis pour les dommages causés par les changements climatiques. Le Canada a appuyé activement cette mesure de « justice climatique » que les pays moins développés réclament depuis 30 ans.

Ce n’est que l’an prochain que les modalités de ce fonds, que ce soit pour sa dotation ou pour ses mécanismes de compensation, seront discutées. Mais le fait que les pays riches, responsables de l’essentiel du réchauffement climatique, reconnaissent leur responsabilité pour les dégâts qu’ils imposent à des pays démunis et s’engagent à les indemniser est une avancée majeure qui montre, aux yeux de plusieurs, l’utilité de ces conférences onusiennes sur le climat.

En revanche, le Canada était aux abonnés absents quand il fut question d’inclure dans la résolution finale de la COP27 que les pays s’engagent à éliminer progressivement les combustibles fossiles d’ici 2050. Cette demande, formulée par l’Inde, fut rejetée sous le poids de la présidence de l’Égypte, qui s’est montrée sensible à la pression des pays producteurs de pétrole. À la COP26, le Canada avait appuyé un engagement, accepté par les pays participants, visant à abolir graduellement l’usage du charbon pour la production d’électricité. Au terme de la COP27, le Canada figurait tout de même dans une liste de pays qui auraient appuyé l’engagement proposé par l’Inde.

Mais au pays, son discours n’est pas le même. La semaine dernière, dans une réponse donnée par écrit aux Communes à un député conservateur, le ministre des Ressources naturelles, Jonathan Wilkinson, a affirmé que la transition mondiale vers un « avenir faible en carbone » pouvait se faire sans éliminer graduellement la production pétrolière et gazière au Canada. Les hydrocarbures ont un rôle à jouer dans une économie « net-zéro zéro », soutient-il. Et de lancer cette énormité : « La cause du changement climatique n’est pas les combustibles fossiles en tant que tels, mais les émissions de carbone associées à leur production et à leur combustion. »

À la COP27, le ministre d’État saoudien aux Affaires étrangères, Adel al-Joubeir, y est allé d’une déclaration similaire, soutenant que la lutte contre les changements climatiques ne concerne pas les combustibles fossiles. Comme l’a rapporté le New York Times, le ministre saoudien de l’Énergie, Abdulaziz bin Salman Al Saud, soutient, à l’instar du ministre canadien Wilkinson, que « les hydrocarbures continueront d’être une part essentielle de l’éventail énergétique mondial pour des décennies ».

Des similitudes existent aussi quant aux stratégies industrielles. Comme l’Arabie saoudite, le Canada mise sur la réduction des émissions liées à la production d’hydrocarbures grâce à la capture et au stockage de gaz à effet de serre (GES). Ottawa accorde un crédit d’impôt de 50 % pour le développement de ces technologies expérimentales, soit 7 milliards cette année, sur une aide totale à l’industrie de 15 milliards. Le ministre Wilkinson vante d’ailleurs les efforts de l’Alliance nouvelles voies, un lobby qui représente 90 % de l’industrie des sables bitumineux.

De même, l’Arabie saoudite subventionne massivement la recherche pour réduire les émissions de GES imputables aux hydrocarbures et poursuit une stratégie à long terme « pour maintenir le monde accro au pétrole pour des décennies », selon l’expression du quotidien new-yorkais.

Or l’engagement de l’Accord de Paris de limiter à 1,5 °C le réchauffement climatique implique une réduction draconienne de la consommation mondiale d’hydrocarbures, des trois quarts à l’horizon de 2050. Visage à deux faces, le Canada veut maintenir sa production, tout comme d’autres pays pétroliers comme l’Arabie saoudite.

À voir en vidéo