L’arbre qui cache la forêt

Blâmer la pandémie est bien commode pour expliquer le faible taux de réussite des apprenties infirmières au premier essai de l’examen de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ). Mais aussi un peu court. À 51 %, on est bien en deçà des moyennes habituelles oscillant entre 71 % (aussi en pandémie) et 96 % depuis 2018, moment où l’examen est devenu entièrement constitué de choix de réponses. Ne serait-ce pas là le fruit de l’échec conjugué des superviseurs, des formateurs et de l’Ordre, du moins en partie ?

L’affaire n’est pas anodine. Le commissaire à l’admission aux professions a d’ailleurs été prompt à déclencher une enquête. Mais dans l’immédiat, que fait-on de ces apprenties recalées dont le réseau public a tant besoin ? Le ministère de la Santé et des Services sociaux est formel : cela aura un impact réel sur le nombre d’infirmières qualifiées disponibles. Ce dernier espère candidement qu’en attendant la reprise de l’examen, en mars prochain, celles-ci continueront d’exercer sous supervision à titre de CEPI (candidates à l’exercice de la profession infirmière), comme le permet la réglementation.

On peut raisonnablement en douter. Certaines vont jouer de prudence, réduire ou même annuler leurs quarts pour se réserver plus de temps d’étude. C’est que le nombre d’essais à l’examen est limité à trois. Pour celles dont l’examen de septembre était le troisième essai, un échec a sonné la fin d’un rêve personnel, tout en donnant un sérieux coup de Jarnac au réseau public qui a compté sur ces mêmes CEPI durant de longs mois pour se tenir à flot.

Dans une lettre émotive parue dans ces pages, la CEPI Andrée-Anne Guenin s’interrogeait sur la valeur d’un tel exercice en temps de fortes pénuries : « Je ne considère pas avoir fait le choix libre et éclairé de raccrocher mon stéthoscope. On me force aujourd’hui la main. » Elle ne demande pas de passe-droit, mais une nouvelle chance et du soutien de la part de tous les acteurs du réseau pour mériter sa place.

La protection du public est une valeur cardinale ; on comprend l’Ordre de ne pas abaisser ses standards. Toutefois, il y a lieu de s’interroger sur la place des CEPI dans notre réseau. Appelées en renfort dans un navire en pleine tempête, elles ont répondu présentes partout où on les a appelées, sans jamais broncher. Même quand les tâches étaient à des années-lumière de ce qu’elles seraient appelées à faire comme professionnelles, ce qui a sans doute contribué à leur échec collectif. 

On se souviendra d’un passage troublant du rapport de la coroner Kamel sur la mort de Joyce Echaquan. Celle-ci avait été laissée à la seule surveillance d’une CEPI débordée, en contradiction avec la règle voulant qu’une CEPI soit supervisée en tout temps. À la lumière de ces échecs en série, force est de constater qu’on en a sans doute trop demandé aux CEPI, qui paient aujourd’hui le prix fort d’abus et de manquements de toutes sortes permis par une crise en santé, qui, disons-le, déborde largement du cadre pandémique.

L’Ordre, de même que les réseaux de l’éducation et de la santé, a un examen de conscience à faire. Les CEPI sont un maillon essentiel de notre réseau de porcelaine. On ne peut pas faire massivement affaire à elles pour ensuite conclure hypocritement qu’un grand nombre ne fait pas l’affaire. Elles méritent mieux, et les patients aussi.

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