La fin de l’angélisme

Le président de la Chine, Xi Jinping, a rendu un fier service à Justin Trudeau en le rabrouant devant les caméras pour avoir présumément divulgué aux médias des éléments de leur bref tête-à-tête à l’occasion du sommet du G20.

La fuite dont se plaignait XI Jinping émanait du compte rendu rédigé par le bureau du premier ministre et résumant les sujets qui avaient été abordés lors de cette rencontre, notamment l’ingérence de la Chine au Canada, sans qu’il soit précisé de quelle ingérence il s’agissait. L’irritation du président chinois montre que Justin Trudeau s’est tenu debout. Les arguments des conservateurs, qui déplorent sa mollesse devant le géant chinois, ont ainsi perdu de leur force.

Au même moment, le réseau Global News diffusait une étrange nouvelle, basée sur des sources anonymes, voulant que le gouvernement chinois se soit ingéré dans la campagne électorale fédérale de 2019 en octroyant quelque 250 000 $ à un réseau clandestin lié à 11 candidats, libéraux comme conservateurs. Le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) en aurait informé le premier ministre. Les opérations consistaient à placer des agents du Parti communiste chinois et membres aussi du Parti libéral du Canada ou du Parti conservateur du Canada au sein des bureaux de députés dans le but d’influencer leurs prises de position relatives à la Chine. Les candidats visés n’ont pas été identifiés et, selon Global News, le SCRS a conclu que cette ingérence n’a pas influé sur les résultats des élections. Il ne manquerait plus que cela.

À la fin d’octobre, nous apprenions aussi que la Gendarmerie royale du Canada enquêtait sur la présence de « postes de police », installés par la Chine en sol canadien, dont les agents auraient harcelé des ressortissants chinois. Il existerait trois de ces postes à Toronto. Un porte-parole du gouvernement chinois qualifie plutôt ces établissements de « stations-service » destinées à assister gratuitement les Chinois à l’étranger. La belle affaire.

Cette semaine, un chercheur chinois, employé par Hydro-Québec dans son centre de recherche sur l’électrification des transports et le stockage d’énergie, a été accusé d’espionnage industriel.

Ce n’est pas nouveau. On soupçonne que des secrets industriels tirés de Nortel ont servi à l’émergence du géant des communications sans fil Huawei. Des milliers de ressortissants chinois se retrouvent au Canada dans des entreprises et des centres de recherche sans qu’on sache qui d’entre eux travaillent pour la Chine ou lui rendent des comptes. Le gouvernement Trudeau a jusqu’ici fermé les yeux ; sa position sur les relations du Canada avec la Chine tenait de l’angélisme. Jusqu’à ce que Pékin jette en prison deux ressortissants canadiens, Michael Spavor et Michael Kovrig, et les détienne pendant près de trois ans.

Depuis, son point de vue n’est plus le même. C’est dans ce contexte que la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, planche sur une stratégie indo-pacifique dont le volet Chine tranche avec l’angélisme passé.

Dans un discours prononcé la semaine dernière à Toronto, Mélanie Joly a donné les grandes lignes de cette stratégie attendue en décembre. Il n’est pas question de couper les liens économiques avec la Chine et les autres régimes autocrates ou dictatoriaux de la planète, ou d’en réduire considérablement l’étendue, comme l’évoquait récemment dans un discours à Washington la ministre des Finances, Chrystia Freeland. Sans se montrer complaisante envers Pékin, Mélanie Joly a livré une vision réaliste et lucide, empreinte de realpolitik. Elle a parlé de « la montée en puissance de la Chine », cette Chine « qui bouleverse de plus en plus l’ordre mondial » et cherche à façonner le monde « de manière qu’il soit plus permissif pour des intérêts et des valeurs qui s’écartent de plus en plus des nôtres ».

Le Canada défiera la Chine quand il le devra et coopérera avec elle quand il le devra, a-t-elle affirmé. « Ce n’est pas le moment de s’isoler. » Et c’est avec l’Inde, imparfaite démocratie mais démocratie quand même, que le pays resserrera les liens. À cet égard, il ne faudrait tout de même pas s’illusionner non plus.

Depuis la fin octobre, le gouvernement Trudeau interdit à des entreprises d’État étrangères de détenir des intérêts dans des sociétés minières exploitant des minéraux stratégiques, ce qui comprend certes le lithium, mais aussi la potasse et le cuivre. Ce sont des entreprises chinoises qui sont visées. Il était temps. En outre, la ministre outillera la diplomatie canadienne pour qu’elle approfondisse sa compréhension des actions, des stratégies et de l’influence de la Chine partout dans le monde grâce à des spécialistes postés dans des ambassades clés.

En matière de politique étrangère, clarté et fermeté valent mieux que naïveté, bonasserie et confusion. Mélanie Joly, et avec elle toute la diplomatie canadienne, semble l’avoir compris.

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