Pas seulement  pour l’économie

Le premier ministre François Legault se rendra au 18e Sommet de la Francophonie, qui s’ouvre le 19 novembre, pour parler essentiellement d’économie. Mais il aurait avantage à s’intéresser à d’autres sujets, comme l’éducation et la place du français et les cultures francophones dans l’univers numérique. Et à parler, puisque le sujet s’impose, de l’avenir de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

La ministre des Relations internationales et de la Francophonie, Martine Biron, ancienne journaliste radio-canadienne, n’a pas un profil économique, mais elle relaiera à Djerba, en Tunisie, la priorité du gouvernement Legault. Si dans l’Hexagone, c’est la quête d’investissements français qui motive son action, en Afrique, ce sont plutôt les marchés d’exportation qu’il entend développer. De passage à Paris, la ministre n’a pas manqué de rappeler « l’importance primordiale » de la relation du Québec avec la France en lançant un événement de nature économique, l’Année de l’innovation franco-québécoise 2023, qui verra une vingtaine de délégations françaises, composées d’entrepreneurs et d’universitaires, débarquer au Québec, et presque autant de délégations québécoises faire le trajet inverse, a-t-on appris mercredi. Ce 18e Sommet est le premier depuis quatre ans, la dernière édition de l’événement bisannuel ayant été annulée en raison de la pandémie, mais aussi du nouveau régime politique tunisien.

Le numérique est à l’ordre du jour. Le Québec entend faire valoir son industrie des technologies de l’information et sa filière de l’intelligence artificielle. Mais c’est l’accès aux contenus numériques francophones, défavorisés par des algorithmes conçus pour le monde anglophone, qui représente un défi de taille, comme le font remarquer l’ancienne ministre des Relations internationales et de la Francophonie Louise Beaudoin et l’ancien administrateur de l’OIF Clément Duhaime, dans un texte publié dans La Presse. Ils suggèrent aux institutions de suivre l’exemple du réseau mondial TV5MondePlus, créé il y a quelques années, afin d’assurer en ligne le libre accès aux contenus culturels, éducatifs et scientifiques en français. Voilà qui n’est pas strictement économique, mais qui est important.

Tandis que le gouvernement fédéral continue de refuser un permis d’études à un grand nombre d’étudiants africains pourtant acceptés à bras ouverts dans nos cégeps et nos universités de langue française, la ministre a inscrit tout en bas de sa liste de priorités pour le Sommet la formation professionnelle et l’immigration. Le gouvernement Legault devrait commencer par exiger d’Ottawa qu’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada cesse ses pratiques discriminatoires à l’encontre de ces candidats.

La Francophonie n’est pas au bout de ses peines. Comme l’a rapporté Le Devoir, plusieurs acteurs de terrain, en Afrique notamment, s’inquiètent de la diminution de l’action de l’OIF en éducation, thème pourtant au coeur de sa mission, depuis que l’ancienne ministre des Affaires étrangères du Rwanda Louise Mushikiwabo a pris les rênes de l’organisation, en 2019. Dans nos pages, le grand poète sénégalais Amadou Lamine Sall déplorait « l’invisibilité » de l’OIF, que les chefs d’État, réunis lors de ces sommets, mèneraient au tombeau. Il en appelait à la tenue d’un sommet extraordinaire de refondation de la Francophonie.

Après le passage remarqué et somptueux de la Canadienne Michaëlle Jean, l’OIF éprouve toujours des problèmes de gouvernance. Comme l’a dévoilé il y a une semaine Radio-Canada, qui s’appuie sur des documents internes, les Jeux de la Francophonie, qui doivent se dérouler à Kinshasa, en République démocratique du Congo, l’été prochain, pourraient être annulés, notamment en raison de dépassements de coûts et de lacunes organisationnelles.

Enfin, la question du respect des droits de la personne a refait surface avec acuité puisque le Sommet se déroule en Tunisie, où s’est installé le régime autocratique du président Kaïs Saïed. Justin Trudeau a hésité avant de s’annoncer, tout comme le président français, Emmanuel Macron, qui vient tout juste de confirmer sa présence. François Legault a aussi soupesé le pour et le contre. Quoi qu’il en soit, Ottawa n’allait pas laisser le Québec prendre part au Sommet sans être présent.

Les gouvernements de plusieurs États que réunit l’OIF ne sont pas à proprement parler des démocraties. Malgré tout, on peut fonder l’espoir que de participer au Sommet de l’OIF et de contribuer à renforcer la Francophonie soit la meilleure façon d’améliorer les choses. Il en va du sort de centaines de millions de locuteurs du français et de l’avenir d’une certaine idée de la diversité culturelle dans le monde.

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